Avec son ambitieux nouveau roman, Tout le monde sait, Jordan Harper nous propose un polar qui évoque par moments les meilleurs livres de Connelly ou d’Ellroy. Il nous offre aussi un tableau saisissant de Los Angeles, une ville insatiable qui dévore ceux qui sont prêts à tout pour y réussir.

De Raymond Chandler à Michael Connelly, en passant évidemment par James Ellroy, Los Angeles reste une source d’inspiration inépuisable pour les auteurs de polars. Bien plus qu’un simple décor, cette ville labyrinthique aux multiples facettes est devenue – et c’est presque un poncif de l’écrire – un personnage à part entière. Dans le nouveau et formidable roman noir de Jordan Harper, La Cité des Anges est régie par une « bête » tentaculaire, une hydre qui se nourrit de la corruption, du crime et de l’exploitation de ceux qui sont venus à Hollywood, attirés par les projecteurs et les paillettes.
Tout le monde sait met en scène deux personnages qui se sont connus autrefois et qui vont devoir unir leurs forces pour combattre cette « bête ». Mae Pruett est une attachée de presse spécialisée dans la gestion de crise. Elle intervient pour voler au secours de ses riches clients lorsqu’un scandale menace de les éclabousser. Son travail consiste alors à construire une vérité, celle qu’elle imposera dans les médias et qui servira de bouclier aux stars, hommes d’affaires ou politiciens qui la rémunèrent grassement pour son aide. Chris, lui, est un ancien flic déchu. Viré à cause de ses méthodes peu orthodoxes, il joue désormais les hommes de main pour un avocat qui le charge de missions qui exigent de la force et de la discrétion.
Les routes de ces deux personnages – qui se sont bien connus autrefois – vont se croiser à nouveau à la suite du meurtre de Dan, patron et mentor de Mae. Tué devant le Beverly Hills Hotel par un petit voyou, lui-même bientôt abattu par la police, Dan avait confié à Mae travailler sur une mystérieuse et très rentable nouvelle affaire. Intriguée et choquée par cette coïncidence, elle décide de mener sa propre enquête. De son côté, Chris est chargé de découvrir quels étaient au juste les secrets de Dan et si la version officielle est vraiment la bonne.
Jordan Harper, déjà remarqué pour ses deux précédents romans, nous propose ici son roman le plus ambitieux. Si l’intrigue principale est assez classique, les multiples ramifications qui vont se déployer au fur et à mesure du récit montrent qu’il ambitionne de rivaliser avec les meilleurs romans de Connelly, voire ceux du James Ellroy du Quatuor de Los Angeles. Si Tout le monde sait reste un cran en dessous de chefs d’œuvre tels que Los Angeles Confidential ou Le Grand nulle part, il se révèle être un excellent roman noir.
Les deux protagonistes – anti-héros en quête de rédemption – sont particulièrement réussis et leur relation très touchante. Chris est un personnage que l’on jurerait sorti d’un roman d’Ellroy. Ancien flic brutal et intelligent, il souhaite inconsciemment se racheter de ses fautes passées, tout en étant obsédé par le pouvoir que lui conférait sa plaque. Personnage plus atypique, Mae cherche elle aussi une raison de vivre en étant plus en accord avec des idéaux qu’elle a trop longtemps maintenus sous cloche. Ensemble, ils chercheront les moyens d’affronter cette bête dont on ne découvrira qu’une partie des nombreux aspects.
L’intrigue de Tout le monde de sait s’apparente en effet à une exploration des coulisses les plus obscures d’Hollywood où les rumeurs se confondent avec la vérité, où les silences sont plus éloquents que les confidences. Politiciens corrompus, producteurs pervers, milliardaires tout-puissants, ils incarnent cette bête qui règne sur une Los Angeles décrite ici avec beaucoup de talent.
Litanie des noms des rues et des quartiers parcourus par les personnages, énumération des restaurants ou fast-foods où ils s’arrêtent parfois, description des embouteillages qui paralysent la ville : Jordan Harper donne à voir, à entendre et à sentir une ville qui menace de s’embraser. En effet, à l’arrière-plan d’une intrigue dont on ne découvre que progressivement la complexité, Harper imagine les forfaits d’un pyromane qui allume des feux dans des camps de sans-abris.
Tout le monde sait s’impose donc dès ce début d’année comme un des romans noirs qui marqueront à coup sûr 2026. Porté par une écriture qui emprunte elle aussi par endroits certains tics ellroyens (répétitions, phrases sèches, rythme syncopé), Tout le monde sait impose aussi Jordan Harper comme un auteur désormais incontournable du polar US. Depuis La Place du mort (2019), on le savait très doué. Avec ce troisième roman, on le découvre également très ambitieux.
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Grégory Seyer
