Film de facture très classique, L’Affaire Bojarski retrace la vie de cet ingénieur polonais réfugié en France pendant la seconde guerre mondiale et devenu par ses talents de faussaire l’ennemi n°1 de la Banque de France. Histoire fascinante d’une double vie, de la solitude qu’elle implique, et du lien singulier qui unit le contrefacteur au commissaire de police qui le traque.

Je l’avoue : je n’avais jamais entendu parler de Jan Bojarski avant de voir le film de Jean-Paul Salomé. Il a été, pourtant, au mitan du XXe siècle, un faussaire de génie, surnommé « le Cezanne de la fausse monnaie ». Ses oeuvres – des billets de banque – sont considérées comme des chefs-d’oeuvre : esthétiquement bien plus réussies que les productions de la Banque de France, elles s’arrachent à prix d’or dans les ventes aux enchères. S’inspirant du livre de Guillaume Sao, L’Affaire Bojarski dont il reprend le titre, Jean-Paul Salomé retrace dans ce film de facture très classique l’histoire hors du commun de cet immigré polonais qui se rêvait inventeur.
L’histoire de Bojarski est celle d’un homme d’emblée marginalisé par ses origines. Jeune ingénieur polonais réfugié en France pendant la seconde guerre mondiale, il peine à obtenir ses papiers, donc à trouver sa place dans la société, et, faute de pouvoir déposer des brevets pour ses inventions, il ne parvient pas à obtenir la moindre reconnaissance de son talent. En grande difficulté financière et constamment aux aguets, il se laissera entraîner dans la contrefaçon des billets de banque, une activité pour laquelle il se révélera extraordinairement doué. À tel point qu’il en viendra à l’exercer seul et à l’insu de tous, dans un cabanon au fond de son jardin. C’est sur cette solitude de Bojarski (Reda Kateb) que met l’accent la caméra de Jean-Paul Salomé : celle que lui autorise la diversité de ses compétences – technicien et artiste hors pair, il a construit lui-même ses machines, fabriqué son papier et ses plaques de gravure ; celle à laquelle le contraint sa double vie – pendant longtemps sa femme (Sara Giraudeau) le croit représentant de commerce ; celle à laquelle il s’astreint par une élémentaire prudence. Ainsi deviendra-t-il, entre 1950 et 1964, l’ennemi n° 1 de la Banque de France et la bête noire du commissaire Mattei (Bastien Bouillon) qui le traque sans relâche. Sa stupéfiante capacité à contrefaire (en les améliorant !) les billets que la Banque de France émet pour tenter de contrecarrer ses faux – du « Minerve et Hercule » au « Napoléon » en passant par le « Terre et mer » – ne peut que susciter l’admiration, de même que l’intelligence des moyens qu’il met en place pour échapper à la police. Le faussaire est à l’évidence un artiste et un stratège hors pair. Mais il est, en même temps, un homme ordinaire, fidèle quoique peu lucide en amitié, attaché à sa famille, qui mène une vie apparemment paisible dans son pavillon de Montgeron aux côtés de sa femme – longtemps son soutien inconditionnel – et de ses enfants, sans réussir toutefois à échapper à l’hostilité méprisante de sa venimeuse belle-mère.
On l’aura compris, l’intérêt premier de cette Affaire Bojarski repose sur un suspense : jusqu’à quand Bojarski réussira-t-il à garder secrète l’activité illicite qui est la sienne, dont on nous répète à plusieurs reprises qu’elle est passible des travaux forcés? Et ce, tant vis-à-vis de sa femme qui finit par nourrir des soupçons que vis-à-vis de la Banque de France et de la police avec lesquelles il se livre à un véritable bras de fer. La vie du faussaire n’est pas un long fleuve tranquille : sur le point de se faire prendre à plusieurs reprises, il ne s’en sort que par miracle. Les relations qui se nouent, à distance, entre le commissaire Mattei et lui constituent d’ailleurs un des enjeux importants du film. Arrêter Bojarski devient pour Mattei un défi personnel. Certes parce qu’il y voit le moyen de faire avancer sa carrière et qu’être nargué de la sorte lui est insupportable. Mais aussi parce qu’il l’admire, voit en lui un adversaire à sa mesure et quelqu’un qui, peut-être, n’est pas si éloigné de lui. Il parvient ainsi, peu à peu, à s’ identifier à lui, à saisir la logique des stratagèmes qu’il met en place, mais surtout à comprendre le pourquoi de ses actes. Il devine que Bojarski agit moins pour l’argent que pour obtenir une forme de reconnaissance et qu’il finira par se dévoiler. Mattei incarne la police d’une autre époque, celle des années 50-60 que le film reconstitue avec sobriété et élégance. Mais sans doute l’attention du spectateur se porte-t-elle essentiellement sur la personnalité de Bojarski. Le choix de Reda Kateb, surprenant au départ, s’avère bienvenu à voir l’opacité et la richesse qu’il donne à son personnage. Fascinant dans son activité de faussaire, prudent mais jouant parfois avec le feu, émouvant dans son amour pour sa femme et pourtant capable de violence. Pour nous spectateurs, prompts à admirer le pouvoir que donne son talent à un homme seul face à ‘Etat, le film pose aussi un problème moral. Bojarski est-il un artiste avant d’être un criminel ? Quel châtiment mérite-t-il, lui que la Banque de France aurait, à l’issue de son procès, souhaité embaucher, si le général de Gaulle ne s’y était pas opposé ?
Avec L’Affaire Bojarski, Jean-Paul Salomé nous offre un voyage dans le temps qui fait revivre un homme oublié et pourtant hors du commun, un criminel de génie. Certes, il y a là une part de fiction – mais fort peu dit la fille de Bojarski. En choisissant de fuir le spectaculaire et de se concentrer sur la personnalité complexe de Bojarski, le réalisateur parvient, grâce à un Reda Kateb impressionnant d’intériorité, à maintenir un bel équilibre entre la tension du film policier et l’émotion du film intimiste. Et surtout, surtout, ne manquez pas le générique de fin !
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Anne Randon
