« Eleonora Duse », de Pietro Marcello : la passion du théâtre

Qui était vraiment Eleonora Duse, la plus célèbre des comédiennes italiennes ? Pietro Marcello s’attache à raconter les dernières années de sa vie, alors que, malade et ruinée, elle s’apprête à remonter sur scène. Histoire d’une femme moderne et passionnée, qui ne cessa jamais de revendiquer sa liberté.

Eleonora Duse: Valeria Bruni Tedeschi, Fanni Wrochna
Copyright Erika Kuenka

Peu connue en France, la comédienne Eleonora Duse, surnommée « la Sarah Bernhardt italienne », est une légende vivante dans son pays. Pietro Marcello dit avoir voulu percer la réalité du personnage derrière le mythe, en se concentrant sur les dernières années de sa vie, entre 1917 et 1933. Ce qui pourrait être l’heure du bilan pour cette femme de presque soixante ans, sans le sou, épuisée par la tuberculose, et éloignée de la scène depuis douze ans – va au contraire être celle du renouveau. Dans une Italie douloureusement marquée par la guerre, Eleonora Duse décidera de « renaître de ses cendres » en promouvant un art moderne et en revendiquant inlassablement sa liberté.

Eleonora Duse : AfficheFin d’une vie, fin d’une époque : une atmosphère funèbre imprègne le film de Pietro Marcello, comme pour accompagner l’agonie du vieux monde. Aux images du cercueil couvert de fleurs du soldat inconnu parcourant l’Italie, aux vues de l’île des morts à Venise, répond la mort annoncée de la Duse, que l’on voit régulièrement secouée par une toux persistante. Mais si les hommes meurent, le théâtre , lui, ne doit pas mourir. Alors même qu’elle pensait que sa carrière était derrière elle et qu’elle envisageait de se consacrer enfin à sa famille – sa fille Enrichetta (Noémie Merlant) et ses petits-enfants – la Duse apprend sa ruine et, suite à un rêve où elle se voit remonter sur scène et construire un théâtre à la gloire de l’art dramatique, reprend le chemin du plateau. Ce ne sera pas sans difficultés : affaiblie par la maladie, la comédienne connaît une relation houleuse avec Gabriele d’Annunzio, et peine à imposer ses idées théâtrales avant-gardistes dans un pays soumis à la censure mussolinienne. Mais la Duse que nous montre Pietro Marcello est une artiste hors du commun : sans doute la première femme metteur en scène, directrice de troupe, libre de choisir ses textes et ses interprètes. C’est ainsi qu’on la voit défendre avec fougue les écrivains en lesquels elle croit, et donner une superbe leçon d’art dramatique à une jeune comédienne, sa partenaire dans  une pièce Ibsen.

La vie d’Eleonora Duse est inscrite dans la grande Histoire, elle raconte un pan de l’ascension du fascisme et interroge les rapports de l’artiste avec le pouvoir. Cette intention du réalisateur se lit dans l’usage récurrent qu’il fait des archives de l’époque : funérailles nationales, trains croulant sous les couronnes de fleurs… et dans la place qu’il accorde aux relations complexes que la Duse entretient avec Mussolini. Le Duce voit en elle, dont l’aura n’a pas faibli bien qu’elle ait quitté la scène, une figure propre à incarner la gloire du fascisme et à lui servir de caution. Tout pourtant oppose la comédienne, éprise de liberté et de modernité, à l’idéologie mussolinienne. Elle acceptera cependant, par amour pour son métier, la pension à vie que le Duce lui offrira. Ce n’est là que l’une des contradictions de la Duse : grande admiratrice de Sarah Bernhardt en même temps que sa rivale, elle a avec elle des rapports peu amènes. Ses relations avec d’Annunzio, son grand amour, ne sont pas moins tumultueuses. De même celles qu’elle entretient avec sa fille : mère pourtant aimante, la comédienne vit avec sa fidèle Désirée Von Wertheimstein (Fanni Wrochna) une relation excluant Enrichetta, éloignée, elle, de l’intimité de son métier.

Que pourrait-on reprocher au film de Pietro Marcello qui, tout en sachant éviter l’hagiographie, montre si bien la passion absolue de la Duse pour son art ? Pourquoi, malgré l’intérêt que je porte à la Duse, ai-je connu quelques moments d’ennui ? S’il manifeste une grande intelligence dans l’approche du personnage, tant dans ses rapports avec son art, qu’avec son époque ou ses proches, s’il offre une belle photographie, de beaux décors, de beaux costumes, il reste très sage dans sa forme – un comble pour parler de cette révolutionnaire que fut la Duse – et sans doute un peu trop. Heureusement, il est porté par Valeria Bruni Tedeschi, une Duse vibrante, forte de sa passion, touchante par sa sensibilité, dont le jeu nuancé maintient sur le fil l’équilibre fragile entre les éclats de la « divina » et l’intériorité de la femme tourmentée.

Anne Randon

Eleonora Duse
Film italien de Pietro Marcello
Avec Valeria Bruni Tedeschi, Noémie Merlant, Fanni Wrochna
Genre : biopic
Durée : 2h05
Date de sortie : le 14 janvier 2026

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