Un plongeur sous-marin est avalé par un cachalot et n’a qu’une heure pour s’échapper avant que son oxygène ne s’épuise. Scénariste à succès connu pour sa collaboration avec le réalisateur Guillermo del Toro sur La Forme de l’eau, Daniel Kraus surprend en permanence avec ce roman aussi profond sur le deuil que spectaculaire dans son avancée narrative.

Jay Gardiner, dix-sept ans, s’est lancé dans une quête insensée : retrouver les os de son père disparu dans l’océan Pacifique, au large de Monastery Beach, (Monterey Californie). La plongée commence bien eu. Jay est témoin d’un spectacle fantastique : un cachalot attaque un calmar géant ! Mais ce dernier tente de s’échapper et, dans sa fuite, s’agrippe à Jay. Le cachalot les avale tous les deux.
« Un vaisseau pour dieux, couvert d’un goudron primordial, une masse noire ridée s’étendant sur des mètres et des mètres, d’une taille farcesque, déplaçant l’Océan tout entier. Une forme d’omega blanc phosphorescent se détache et, dans sa stupeur, Jay comprend que ce croissant est en réalité une gueule, six mètres de gueule fermée, et que ce gratte-ciel d’obsidienne n’est pas Atlantis sortant des eaux. Ce n’est pas une planète percutant la nôtre. Cette chose est vivante. »
C’est tout un imaginaire fasciné que convoque Daniel Kraus. Herman Melville avec son Moby Dick, le mythe biblique de Jonas, ou encore le Pinocchio de Carlo Collodi, autres intrigues mettant en scène un bras de fer existentiel entre un homme et une baleine ou cachalot. Forcément, on y pense mais on oublie assez vite ces références qui pourraient être écrasantes tant l’histoire de Whalefall est singulière.
A commencer par sa construction qui tient du thriller huis-clos. Enfermé avec Jay dans le ventre du cachalot, on suit sidéré sa descente par ondes péristaltiques, un « mouvement de boa constricteur qui achemine la nourriture à travers l’estomac » dans les trois compartiments stomacaux qui précèdent le bain acide final. On peut survivre à l’ingestion, mais l’ingestion, c’est une autre affaire. Jay n’a avec lui qu’une arme, un bec de calmar avec lequel il tente de percer le lard, la graisse et les muscles d’un cachalot dans l’espoir d’être vomi, le tout dans une obscurité à peine dissiper par une lanterne-méduse aux signaux bioluminescents. Les images imprimées dans la rétine sont dingues.
Pour renforcer l’ambiance claustrophobique qui joue sur la peur du noir et des profondeurs océaniques, Daniel Kraus indique au début des chapitres la diminution du nombre de bars, à partir de 200 soit le maximum d’oxygène contenu dans une bouteille. Et c’est terrifiant, on a l’impression de suffoquer à l’avance de ce qui semble lui être destiné.
A cette dimension spectaculaire de combat pour la survie s’ajoute une dimension intime qui apporte énormément de profondeur au récit. Whalefall est avant tout une histoire de deuil très introspective. Le récit alterne entre présent dans l’estomac du cétacé et passé de Jay en creusant sa relation à ce père terrible qui hante les pages par flashbacks, une légende locale de la plongée, violent, autoritaire, écrasant que Jay a fui au point de l’avoir laissé mourir d’un cancer sans vouloir le revoir.
Daniel Kraus réussit un formidable exercice d’équilibre narratif car les pages qui décrivent la complexité des relations entre un père et son fils ne freinent jamais le récit, ni brise le suspense, au contraire, il l’enrichisse, le cachalot devenant une quasi métaphore de la figure du père. Ce chemin de deuil à travers la culpabilité et le pardon de soi devient un outil de transformation spirituelle qui émeut autant que les scènes d’action frénétiques impressionnent.
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Marie-Laure Kirzy
