L’ancienne avocate Kristin Koval a composé un récit aussi puissant que profond mettant en scène deux familles séparées par un drame ancien, réunies par un récent, un impensable fratricide. Ce premier roman à haute intensité émotionnelle impressionne par sa capacité à illustrer les dysfonctionnements du système judiciaire américain tout en explorant finement la complexité des liens familiaux.

Les premières pages saisissent immédiatement. Une cellule froide, une frêle jeune fille tremblante et hagarde, des policiers sous le choc de la brutalité des faits :Nora, treize ans, « n’a pas l’air du genre de fille qui vient de tuer son frère » de quatorze ans à coups de feu. Elle a appelé le 911 et avoué qu’elle avait tué Nico. Pour la famille, l’urgence est de déterminer la meilleure manière de construire la défense juridique: plaider l’accident, Nora jouait avec l’arme de son père; plaider l’abolition du discernement, option imprévisible pouvant la condamner à l’enfermement psychiatrique pour très longtemps ; ou plaider coupable avec négociation de peine en avançant une responsabilité amoindrie en raison de son âge et de sa détresse psychique.
La description des rouages judiciaires est aussi passionnante que fine, l’occasion pour Kristin Koval d’illustrer les dysfonctionnements de la justice pénale américaine et son incapacité à traiter équitablement les affaires concernant les mineurs. En pleine campagne politique, le procureur en charge de l’accusation veut à tout prix faire un exemple et inculper Nora en tant que majeure comme le Code pénal du Colorado le permet, considérant que son mutisme vaut pour absence de remords et qu’elle a tiré dans des parties du corps qu’on ne viserait que pour tuer.
Le récit impressionne par la précision de la conduite narrative menée d’une main ferme par Kristin Koval. Elle parvient à allier la tension d’un thriller à la gravité d’une tragédie familiale qui se déroulent. sous nos yeux, un tour de force d’autant plus impressionnant qu’elle décide à plusieurs reprises de ralentir l’avancée narrative tout en maintenant une tension sourde qui étreint en permanence. Son récit court ainsi sur plusieurs décennies, avec des retours en arrières. Cette alternance passé / présent, procédé quelque peu convenu, est ici d’une grande habileté car elle apporte une profondeur de champs à cette tragédie du présent qui plonge ses racines dans un autre drame vieux de vingt ans qui unit deux familles, celle de la mère de Nora, Angie, et de Julian, ancien grand amour d’Angie et désormais avocat de Nora.
Tous les personnages sont impeccablement caractérisés. Chacun est authentiquement humain. A commencer par Julian et Angie. Confrontés à leur passé commun et à une culpabilité longtemps enfouie depuis un tragique accident survenu lorsqu’ils étaient adolescents, ils doivent face à leur part de responsabilité et aux sentiments non résolus qui les relient : Julian qui a cherché le pardon dans l’alcool, l’autoflagellation et sa croisade pour redresser tous les torts du système judiciaire depuis qu’il est avocat pénaliste à New York ; ou encore Angie, la mère qui réfléchit aux erreurs qu’elle a pu commettre pour que sa fille tue son frère Nico, une mère déboussolée qui ne sait comment se comporter.
« Une mère est censée aimer sa fille, mais quand elle pense à Nora, Angie fourmille de rage, une rage qu’elle n’est pas sûre de parvenir à contenir si elle la voit. Une rage qui pourrait bien virer à la haine (…) « comment continuer d’aimer Nora sans trahir Nico ? », « est-ce que choisir de soutenir l’une revient à trahir l’autre ? »
Toute la beauté du roman tient à sa subtilité à explorer, dans toute leur complexité, les thèmes de la culpabilité, du poids des secrets, de la parentalité et des loyautés familiales. A travers ses personnages, Kristin Koval parvient à appréhender l’histoire sous tous ses angles, et les faisant évoluer au fil des pages et du temps. Jamais la déflagration mélodramatique n’est surjouée, aucune leçon de morale, ni complaisance ou justification facile. Le mystère du pourquoi du meurtre reste aussi insoluble qu’obsédant mais l’autrice déplace le cœur du roman sur la question du pardon.
« Nous sommes tous davantage que la pire chose que nous ayons faite. »
Cette citation – en exergue – de l’avocat américain Bryan Stevenson, engagé en faveur de la justice sociale, revient comme un mantra cherchant à guider Nora, Angie, Julian et les autres vers un possible chemin de rédemption quel que soit ce qu’ils aient fait d’impardonnable. Lorsque le tableau d’ensemble se dévoile, l’intensité émotionnelle est à son comble, rappelant que le pardon et la clémence sont des choix et que nous sommes les seuls à pouvoir nous accorder cette grâce dont nous avons besoin pour continuer.
A une époque où chacun s’érige en juge péremptoire réagissant sous l’immédiateté de ses émotions primaires, à l’heure où les réseaux sociaux confisquent la nuance et la réflexion sur le temps long, ce roman puissant et intelligent, qui rappelle le meilleur de Celeste Ng ou Laura Kasischke, fait beaucoup de bien, au-delà ses qualités littéraires incontestables. Remarquable à tous points de vue.
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Marie-Laure Kirzu
