« Eiao », de Marin Ledun : Polynésie radioactive

Quant Marin Ledun, figure majeure du roman noir français, parle de la Polynésie française dans Henua (2025), c’est pour pointer les dérives postcolonialistes qui se font toujours au détriment des populations et de la terre. Eiao est son préquel, centré sur la jeunesse de la mère du futur lieutenant Morel, l’occasion d’explorer un épisode oublié, les essais nucléaires qui ont meurtri les Marquises dans les années 1970.

Marin Ledun, "Free queens" (Gallimard)
PHOTO © FRANCESCA MANTOVANI / GALLIMARD

Quand Simone, dix-neuf, arrive à Eiao, île inhabitée des Marquises située à une centaine kilomètres de chez elle, elle pense avoir été embauchée comme cuisinière par une compagnie de forage minier car le sous-sol d’Eiao regorgerait de minerais rares susceptibles de faire la fortune de la Polynésie. Au contact d’autres employés et du mystérieux Tahi, elle découvre les réelles intentions de ces forages sous l’égide du CEP (Centre d’expérimentation du Pacifique, filiale du Commissariat à l’énergie atomique française) : déterminer si la structure géologique de l’île permet une expérimentation nucléaire, avec des durs de la Légion étrangère venus d’Algérie pour mettre les Polynésiens au pas.

« Eiao », de Marin Ledun : L’œuvre de Marin Ledun s’inscrit clairement dans une littérature engagée, ancrée dans les réalités économiques, politiques et environnementales actuelles. Nous sommes en 1972 et depuis Aldébaran, le premier essai nucléaire atmosphérique sur l’atoll de Morurua, la France de Pompidou meurtrit la Polynésie et met en danger ses habitants, sa faune et sa flore avec les retombées radioactives cachées à l’opinion publique. Eiao ne fait pas exception au style habituel de l’auteur, sobre et grave au service de la dénonciation des mécanismes de domination, d’exploitation et de violence sociale qui broient les individus.

Son récit, à la lisière du roman noir et de l’enquête journalistique, est empreint d’un fort souci de réalisme. Derrière la documentation précise pour raconter ce combat de David contre Goliath, on sent toute la sincérité de Marin Ledun à porter à notre connaissance un épisode peu connu de l’histoire de France.

A travers Simone, Marin Ledun donne une voix au peuple des Marquises qui a subi les méfaits du colonialisme démarré au XVIème siècle ( les femmes marquisiennes offertes aux marins, les maladies qui déciment, le bagne de Nuku Hiva, les bordels établis à Taihae pour satisfaire les appétits des soldats et colons, la conversion de force au catholicisme, l’interdiction des arts du tatouage et des danses traditionnelles) et du post-colonialisme avec les essais nucléaires qui ne se sont arrêtés définitivement qu’en 1996.

« La boule de colère qui lui tenaillait le ventre a mué en un magma de sentiments confus tournoyant dans sa tête pendant des heures, très vite au début, puis de plus en plus lentement, prenant peu à peu la forme d’une unique question : se sentait-elle victime ? »

Le texte tendu, resserré à l’extrême, est centré sur l’essentiel, l’intrigue et les enjeux humains et politiques. La chair romanesque vient du personnage de Simone et de son histoire d’amour contrariée avec Tahi, un activiste proche du député polynésien John Teariki et de Greenpeace. La brièveté du récit frustre car on aurait voulu rester plus longtemps en sa compagnie, apprendre à mieux la connaître. Ce personnage de très jeune femme qui perd son innocence et s’ouvre au militantisme avait le potentiel pour porter un plus long roman rien que pour elle, comme l’auteur l’a fait avec son fils, le lieutenant Tepano Morel avec Henua, tous deux porteurs d’une expérience humaine forte.

Marie-Laure Kirzy

Eiao
Roman de Marin Ledun
Editeur : Au Vent des îles
96 pages – 11€
Date de parution : 9 janvier 2026

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.