« Retour à Trieste », de Federica Manzon : souvenirs d’un pays en guerre

Avec Retour à Trieste, Federica Manzon propose une réflexion sur la notion d’identité nationale, du passé commun d’un pays et ce qui peut le déchirer. À travers les yeux d’Alma, qui a grandi à Trieste, ville à la frontière avec l’ex-Yougoslavie, l’autrice dresse un portrait de la fin de Tito et de la guerre qui a suivi.

Manzon
© Adolfo Frediani

À la mort de son père, Alma est contrainte de retourner dans la ville qui l’a vue grandir pour récupérer ce que son père lui a laissé à sa mort. Elle doit alors revoir Vili, dernière chose au monde qu’elle a envie de faire. Durant son court séjour, elle se remémore son enfance et son adolescence à Trieste, ville reliant par ses traditions et sa situation géographique l’Italie, l’ex-Yougoslavie et l’ancienne Mitteleuropa.

retour à trieste couvSi sa mère était issue de cette bourgeoisie d’héritage austro-hongrois, son père avait ses racines de l’autre côté de la frontière, en ex-Yougoslavie, même si son histoire familiale restait très vague, à dessein. Il partageait son temps entre la capitale yougoslave, l’archipel Brijuni, désigné comme « l’île » dans le roman, lieu de villégiature de Tito, et Trieste quand l’envie l’en prenait. Ses passages dans la maison familiale restaient des moments de frustration pour Alma, alors petite fille et sa mère, conscientes toutes deux des instants éphémères qu’il allait leur offrir.

Alma vivait cependant d’autres moments avec son père tant admiré, qui n’appartenaient qu’à elle. Elle l’accompagnait tous les étés sur l’île. Elle faisait partie des enfants pionniers, dans la pure tradition communiste. Elle se souvient des chants patriotiques entonnés par les enfants, des eaux claires des criques, de la chaleur accablante, du regard clair et glaçant du dictateur yougoslave et des hommes qui composaient sa garde rapprochée. Le rôle de son père n’était pas explicite pour la petite fille qu’elle était, même si elle percevait la tension qui a entouré les dernières années de Tito.

Son quotidien a été brutalement bouleversé par l’arrivée de Vili, jeune garçon de son âge amené par son père de Belgrade. Fils d’intellectuels opposants au régime, amis du père d’Alma, il vient vivre chez elle. Elle doit alors partager son père et sa maison avec ce garçon secret et revêche.

Les années passent, Alma et Vili grandissent. Ils s’apprivoisent et vivent l’histoire universelle de l’amour de jeunesse. La guerre morcelle la Yougoslavie sous les regards passifs de la communauté internationale. Après que des voisins de confessions religieuses différentes aient grandi et joué ensemble, aient partagé des moments de fêtes, se soient mariés et aient fondé des familles, le nationalisme s’est insidieusement imposé. Il était alors primordial de connaître la religion et l’appartenance ethnique de chacun. Tout était la faute de l’autre. Un nettoyage ethnique a lieu, les hommes et les jeunes garçons sont abattus par l’ami d’hier, les femmes sont violées et souillées. Vili décide alors de repartir à Belgrade.

Dans Retour à Trieste, Federica Manzon retrace au travers de l’histoire d’Alma, de son père et de Vili l’histoire contemporaine des Balkans. La guerre était en face de l’Europe, tout près de nous. Nous avons tous en tête les images de ces femmes marchant sur les routes, portant de jeunes enfants, leurs regards vides, de ces généraux paradant aux côtés des casques bleus. Retour à Trieste dépasse la dimension romanesque et propose une réflexion sur ce qui fait nation. Réunir des petits pays, n’en faire qu’un sous l’égide d’un pouvoir fort, ne suffit pas à créer une unité. Ce roman résonne particulièrement avec notre monde actuel et les conflits qui le percutent.

Federica Manzon écrit de manière subtile. Les lieux ne sont pas souvent clairement nommés. Mais cela donne de la puissance au récit, qui pourrait être transposé dans d’autres contrées. Ce qui importe ici est la dimension humaine du conflit, donner corps à l’histoire collective au travers d’un destin individuel.

Il est important de se souvenir, et Retour à Trieste participe au devoir de mémoire.

Caroline Martin

Retour à Trieste
Roman de Federica Manzon
Traduction de l’italien par Laura Brignon
Editeur : Albin Michel
352 pages, 22,90 euros
Date de parution : 14 janvier 2026

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