Vers Calais, en temps ordinaire est une fresque puissante, un roman médiéval qui interroge, fascine, tient en haleine. Un voyage semé d’embuches sur le chemin de la vie alors que la mort guette !

Rattrapage ! La publication de ce roman étrange, pas facile mais fascinant nous avait échappé en 2022. Métailé nous offre la possibilité de rattraper notre erreur en le republiant en format poche. Profitons-en donc pour voyager vers Calais que les Anglais ont pris aux Français peu de temps avant. Nous sommes en 1348, au beau milieu de la guerre de Cent Ans et en plein Moyen Âge. Un petit groupe fait route vers la France. On chemine au pas de cheval. On a le temps de se poser des questions, de chercher des réponses, de confronter ce qu’on pense de la vie à ce qu’elle apporte. Cheminer vers Calais leur offre un moment de réflexion. D’autant que la mort noire arrive, un juge de paix qui met tout en perspective – 1348 est l’année où cette épidémie de peste va frapper l’Angleterre et tuer près de 40 % de la population du pays en 18 mois environ.
Le roman tourne autour de trois personnages principaux : Bernadine, Will Quate et Thomas. La première est une jeune noble que son père a promise à un vieux barbon – parce qu’il convoite en échange la fille de ce dernier. Elle fuit pour retrouver l’homme dont elle s’est éprise, voulant aimer et vivre selon les règles de l’amour courtois apprises dans son livre de chevet : le Roman de la Rose. Le second, Will, sait déjà qui il va épouser, mais veut d’abord retrouver sa liberté ; le seigneur auquel il appartient et qui est aussi le père de Bernadine lui rendra sa liberté après qu’il soit allé à Calais. Archer hors pair, garçon sensible, il profite du voyage pour explorer aussi sa sexualité, sans qu’on sache vraiment s’il la comprend. Le troisième, Thomas Pitkerro, est un procureur écossais qui rentre à Avignon auprès du pape après une mission à l’abbaye de Malmesbury (dans le Dorset), et tient un journal épistolaire dans lequel il tente de concilier ses convictions religieuses avec la réalité du monde. Ces personnages en quête de sens se retrouvent à voyager avec une petite compagnie d’archers qui vont protéger Calais, escortés de mercenaires violents pour lesquels on peine à éprouver la moindre sympathie. Peu de personnages du roman sont vraiment attachants.
Mais, surprenamment, on a quand même envie de les suivre, d’arriver à Calais avec eux. On ne dira pas s’ils y arrivent ni dans quel état, mais on veut savoir, parce que les personnages ont une vraie épaisseur psychologique. Ils se révèlent progressivement à eux-mêmes dans les épreuves (et ils en ont quelques unes à affronter). On veut les suivre aussi parce que James Meek raconte son histoire de manière remarquable. À chaque personnage, ses chapitres ; une construction dynamique, qui rend la lecture fluide malgré la densité du propos. À chaque personnage aussi, sa voix, son vocabulaire, sa perception du monde. Cette polyphonie stylistique, admirablement servie par la traduction, donne une impression de réalisme qui est assez rare et qui contribue à la qualité du roman. Une langue, d’ailleurs, inventive, originale, poétique, qui mélange les descriptions, les dialogues et les moments d’introspections (et quelques scènes de sexe). Rien ne semble jamais artificiel, faussement archaïque. C’est le Moyen-Âge que nous donne à lire James Meek, pas une version en toc. Pas d’anachronisme à deux sous. Et pas de jugement, non plus.
L’ensemble est d’autant plus impressionnant que la structure et la langue sont mises au service de questionnements lourds – le sens de la vie, l’amour, la sexualité, la violence de genre, la violence tout court, la fidélité, le pouvoir, le respect entre les êtres humains. Et là encore, même si la lecture n’est pas toujours facile, il n’y a ni faute de goût ni glissement. James Meek maîtrise son sujet : il donne une profondeur quasi philosophique à son histoire sans faire de philosophie. Et en donnant l’impression qu’il respecte l’époque. La vie, cruelle, face à la mort qui arrive à grands pas.
![]()
Alain Marciano
