Les éditions de l’Aube inaugurent une nouvelle série où une histoire vraie, un fait divers du passé, devient témoin de son époque par l’analyse du traitement qu’en firent les journaux et l’opinion.

Les éditions de l’Aube ont eu la bonne idée de lancer une série de romans basés sur des histoires vraies, des faits divers pris comme témoins de leur époque, en association avec Retronews le site de la BNF : L’affaire qui … est une collection dirigée par Michèle Pedinielli.
Grâce au fonds de la BNF, chaque ouvrage peut être agrémenté d’illustrations d’époque (dessins, journaux, …).
C’est Valentine Imhof (une nancéienne qui vit désormais à Saint Pierre et Miquelon) qui inaugure cette série avec l’incroyable histoire des Abandonnés de l’île Saint-Paul.
Le livre de Valentine Imhof est articulé en deux temps.
Tout d’abord la sinistre aventure : début 1930, à la fin d’une campagne de pêche à la langouste sur cette île perdue au milieu de l’océan Indien, l’armateur demande à sept ouvriers de rester quelques mois sur l’île Saint-Paul pour entretenir les installations de la conserverie (on gagnera du temps ainsi pour la prochaine campagne).
« Six hommes et une femme s’apprêtent donc à devenir les gardiens d’un îlot volcanique pendant l’hiver austral, sans imaginer ce qui les attend. »
Dans trois mois, on viendra les relayer, promis juré.
« Dites, vous allez pas nous oublier, hein ?
– Mais non, voyons ! Comment pouvez-vous penser une chose pareille ? On ne vous laissera pas tomber, croyez-moi. Ne vous faites donc pas de bile! Vous serez ravitaillés dans les temps, en mai, ou au plus tard au mois de juin. Vous avez ma parole ! »
Cinq bretons, une bretonne enceinte jusqu’aux yeux et un malgache, resteront donc sur l’île en attendant la relève.
Fin mars, pas de bateau à l’horizon. Le bébé meurt dans les bras de sa mère.
Mi-juin, toujours pas de bateau à l’horizon. Un premier malade, Manuel, les jambes toutes gonflées.
Fin juillet, Manuel est décédé. Les autres sont très affaiblis, c’est inexplicable …
Ils l’ignorent mais c’est le scorbut : sur place, on ne leur a laissé aucun médicament, aucun fruit et encore moins de médecin ou de radio.
Il faudra attendre neuf mois pour qu’un bateau arrive enfin, à l’occasion de la nouvelle campagne de pêche.
Sur l’île Saint-Paul, il ne restait que trois survivants.
Viendra ensuite le temps de l’affaire, le temps des explications. Pour les armateurs, les frères Bossière, ça se gâte. Au scandale des oubliés de l’île, va s’ajouter une seconde campagne de pêche à la langouste catastrophique où périrent une quarantaine de malgaches victimes du béri-béri.
Le procès (au civil) ne s’ouvrira qu’en 1935 avec deux ténors du barreau venus s’affronter en duel, « deux professionnels du prétoire », ce qui plaira beaucoup aux journalistes qui couvrent le spectacle.
Le procès n’est pas « l’exercice de la justice mais […] un simulacre, une forme de divertissement malsain ».
Les employeurs de La Langouste Française sont quand même condamnés pour « négligence » et « insouciance coupable » (ah, tout de même). Ils feront appel bien entendu.
Le second procès aura lieu deux ans plus tard en 1937. Entre temps la société La Langouste Française a eu la bonne idée de se déclarer en faillite. Les rescapés bretons ne toucheront pas un centime !
Quand au malgache de l’histoire, François Ramamonzi, il est inutile d’en parler, n’est-ce pas ?
Contrairement à ce qu’on pouvait imaginer face à un alléchant récit de robinsons survivants, c’est plutôt la seconde partie, l’affaire, la mise en perspective historique, qui s’avère la plus intéressante.
C’est d’ailleurs tout le sens de la série des éditions de l’Aube en partenariat avec la BNF : ce n’est pas tant l’histoire vraie, si extraordinaire soit-elle, qui est instructive, mais bien que ce qu’en dirent les journaux de l’époque et l’analyse que l’on peut en faire aujourd’hui.
Le traitement que firent les médias, l’opinion, du fait divers, devient alors le témoin de son temps, de son époque.
Ici nous sommes dans les années 30, entre l’exposition coloniale de 1931 (celle où des Kanaks furent exhibés comme des animaux au zoo de Vincennes – on se rappelle le petit bouquin de Didier Daeninckx) et la grande exposition universelle de 1937, celle où les nazis paradaient face aux soviétiques avant de faire basculer le monde.
Valentine Imhof nous rappelle donc que « l’indifférence et les abandons successifs sont, décidément, ce qui caractérise cette histoire, depuis le début ».
Car les mots portent un véritable enjeu : oubli, négligence, insouciance, …
Les journaux de l’époque titraient avec « Les oubliés de Saint-Paul », mais l’auteure nous rappelle que « on peut oublier ses clefs, une casserole sur le feu, un rendez-vous à la rigueur, mais on n’oublie pas des hommes, des employés auxquels on est lié par contrat ». Oui, parfois les mots comptent double.
Et pour conclure cette édifiante lecture, « on pourrait se dire que c’est simplement une question d’époque […]. Il suffit pourtant de regarder ce qui se passe aujourd’hui, dans le traitement de l’information par exemple, pour voir que rien n’a changé et que l’importance d’un événement, la durée médiatique qui lui est consacrée et l’émotion plus ou moins grande qu’il suscite dépendent encore souvent, pour ne pas dire toujours, de l’origine sociale, ethnique, et aussi des croyances religieuses, des protagonistes ou des victimes ».
Pour Valentine Imhof, ce fait divers d’un passé pas si lointain, éclaire toujours notre présent.
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Bruno Ménétrier
