Fait rare pour un premier roman, Sécher tes larmes connaît déjà un beau succès à l’international avec une dizaine de pays européens qui ont acheté les droits de traduction. Meï Lepage, gardienne de la paix à Lyon au sein d’une unité de terrain, s’impose d’emblée comme une des nouvelles voix du polar français.

Même victime, même lieu, même mode opératoire. Adèle Jezequel est enlevée une seconde fois, sept ans après une première disparition, un copié-collé troublant. Elle avait seize ans la première fois, elle en a désormais vingt-trois. Pas de coupable, mystère total, non résolu, à peine un suspect, le petit-ami jaloux. Ses proches craignent le pire car la première fois, elle a été séquestrée, violée et mutilée. Emma Fauvel, enquêtrice à la Police Judiciaire de Créteil, est détachée à Annemasse à la demande du père d’Adèle, le commandant Jezequel. Il y a besoin d’un regard neuf pour retrouver vivante sa fille et Emma connaît Adèle depuis l’enfance.
Un des points forts du roman est son ancrage dans le réel. Meï Lepage prend le temps de poser son enquête, les circonstances de la première affaire. Elle sait parfaitement rendre compte des procédures inhérentes au déroulé de l’enquête. Et cette sensation de réel est renforcé par l’attention portée au cadre qu’offre Annemasse, petite ville à l’identité forte au coeur des Alpes, ici écrasée par la canicule. Mais ce polar ne se contente pas d’exposer une enquête et fait la part belle à des personnages forts et complexes.
Emma Fauvel est un personnage comme on les aime, elle parle cash et droit, parfois avec une pointe de cynisme, mais on sent très vite ses failles. Ce n’est pas une super héroïne. Emma a fui Annemasse à cause d’un trauma qui servira de fil conducteur parallèle à l’intrigue principale, et elle ne pensait jamais y revenir. L’affaire fait ressortir son douloureux passé.
« Si ce n’était pas pour retrouver Adèle, pour rien au monde je n’aurais accepté de remettre les pieds dans ce cauchemar. »
En faisant d’elle sa narratrice, Meï Lepage fait basculer le polar procédural dans le thriller psychologique. Elle joue sur la dualité d’Emma, sur sa part d’ombre avant de change de point de vue et d’ouvrir à d’autres personnages qui se révèlent tout aussi ambivalents. Porté par une écriture sobre et vive, le rythme s’accélère. L’intrigue à multiples tiroirs est parfaitement maitrisée, enchaînant des rebondissements inattendus mais amenés de façon logique et crédibles jusqu’à un final sombre et glaçant.
Avec ses personnages pris dans la tourmente, Meï Lepage place le lecteur non pas en procureur impitoyable mais en juge qui doute et doit tenter de se positionner, en son âme et conscience, en son intime conviction face à des drames qui le dépassent et prennent racine bien plus loin qu’on ne l’imagine, avec bien plus d’interactions que prévues.
A côté d’Emma, dont on ne sait si elle parviendra à sécher ses larmes contenues depuis l’adolescence, le personnage d’Adèle, la jeune fille enlevée qui ne s’était jamais remise de sa première séquestration et a sombré dans l’addiction suite à ce calvaire, permet à l’autrice d’aborder avec beaucoup de sensibilité la question de la mémoire du traumatisme et d’explorer finement le dilemme moral de la justice personnelle dès lors que les institutions judiciaires sont impuissantes.
On pensait au départ à un univers nourri de réel à la Olivier Norek, on se retrouve à penser à Alex de Pierre Lemaitre pour le trouble persistant que l’on ressent durant toute la lecture, avant de se dire que cette jeune autrice de vingt-neuf ans a décidément son propre style pour transmettre de multiples émotions, de la colère à la compassion la plus profonde. On espère retrouver une autre enquête d’Emma Fauvel tellement celle-ci est convaincante.
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Marie-Laure Kirzy
