L’acteur et réalisateur allemand Hark Bohm s’est inspiré de son enfance passée sur l’île d’Amrum pour composer un roman d’apprentissage porté par la beauté sauvage des lieux alors même que le IIIème Reich vit ses dernières heures. Fatih Akin l’a porté à l’écran sous le nom d’Une enfance allemande, sorti en France le 7 janvier dernier.

Printemps 1945. Sur l’île d’Amrum, en Frise Orientale au bord de la mer du Nord, la guerre semble lointaine pour Nanning. Âgé de dix ans, il vit avec sa tante, sa mère et ses petits frère et soeur. Le regard porté par Hark Bohm sur Nanning est d’une grande tendresse. Même si lui est né quelques années plus tôt que son jeune héros, on devine la patte autobiographique derrière chaque ligne, on sent la pudique émotion d’un vieil homme qui se souvient, lui qui a aussi été enfant durant la Deuxième guerre mondiale, a connu l’exil (de Hambourg vers l’île d’Amrum) d’où est originaire sa famille maternelle, l’absence d’un père Obersturmbannführer combattant au front russe, puis la chute du Reich sans en saisir immédiatement les enjeux.
Tout est raconté à hauteur de cet enfant qui veut faire plaisir à sa maman, alitée dans l’attente de son accouchement, et cherche à tout prix pour elle du pain blanc, du beurre et du miel, espérant que cela va redonner goût à la vie à cette fan de Hitler qui se déprime des nouvelles du front. Dans une île privée de ravitaillement, il chasse des lapins ou les phoques, pêche les carrelets, glane des oeufs de vanneau sur les dunes, les prés-salés et les étendues de bruyères, puis cherche à troquer les mets recherchés.
Le récit n’a rien de spectaculaire ou grandiloquent. L’écriture simple et modeste, accompagne Nanning sans le quitter, captant sa lutte quotidienne pour la survie de sa famille, comme ces moments où il redevient un enfant en compagnie de son meilleur ami, dans un cadre naturel décrit magnifiquement à la présence très sensorielle qui résonne comme un hymne aux paradis perdus dans une Allemagne en ruine.
« Et puis il fut de nouveau seul. Rien que le sable fin des Kniepsand à des kilomètres à la ronde. Au-dessus de lui, d’immenses nuages s’étiraient dans le ciel infini – avec leurs montagnes, leurs vallées, leurs plaines et leurs gorges, on aurait dit des continents volants. Nanning se tenait là, émerveillé. Pour la première fois de sa vie, il lui sembla saisir véritablement à quel point le monde était vaste et lui minuscule. Cela ne lui fit pas peur, c’était plutôt un vertige, une excitation qui l’envahissait. Il parcourut à grandes enjambées le chemin du retour, pressé de retrouver l’intimité de la famille. »
Ce n’est pas souvent que des romans donnent le point de vue des vaincus, qui plus est dans des contrées reculées de l’épicentre de l’action. La guerre est bien là, avec les tensions qu’elle génère. Hark Bohm distille avec élégance sa présences sans jamais perdre le regard de Nanning : des bombardiers qui sillonnent le ciel ; l’afflux de réfugiés allemands venus de la Silésie, Poméranie et Prusse-Orientale qui fuient l’armée rouge; une communauté insulaire désunie sur la question du nazisme entre convaincus crispés par la tournure des événements, repentis et anciens silencieux qui osent se réjouir de la défaite nazie inévitable, y compris au sein même de la famille même de Nanning.
Subtil roman d’apprentissage narré sur un ton nostalgique légèrement amer mais toujours calme, Amrum raconte la perte d’innocence d’une enfant élevé par des Nazis convaincus et ouvre un oeil nouveau sur le monde qui l’entoure. Sa jeunesse s’efface à mesure qu’il perce les secrets de sa famille, sur son père, sur un oncle maternel dont il ne faut surtout pas parler. Tiraillé entre son amour pour ses parents et ce qu’il découvre, Nanning doit se frayer son propre chemin à travers l’épaisse toile de la propagande nazie, les silences collectifs et les dissimulations familiales. Sans que jamais le récit ne vienne racoler les émotions du lecteur, on est profondément touché par ce personnage d’enfant.
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Marie-Laure Kirzy
