« Trois fois la colère », de Laurine Roux : la vengeance d’une femme

Au XIe siècle, au coeur des Hautes-Alpes, le domaine de Bure est resté soumis à la tyrannie de son seigneur, Hugon le Terrible, jusqu’à ce que sa petite-fille, Miou, vienne sauvagement y mettre un terme. Conte noir, Trois fois la colère nous entraîne, de son écriture aux accents médiévaux, au sein d’une nature indomptée, dans un monde âpre, où les femmes tentent de faire triompher leur idéal de justice.

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© Eléonore WALLET

 

Trois fois la colère est l’histoire d’une vengeance mûrie par des femmes de génération en génération. Nous sommes au début du XIe siècle, au temps des croisades. Sur un lointain champ de bataille, une jeune fille tue son grand-père d’un coup d’épée. Ce grand-père, le très cruel Hugon dit le Terrible, était le seigneur du domaine de Bure, aux confins des Alpes. Tête tranchée, brandie puis attachée aux flancs de son destrier : Miou galope à présent vers le château pour rendre sa vengeance publique. Elle vient d’accomplir la mission qui lui a été assignée par sa mère, Reine : « Avant toi, il y a eu des fautes. Avec toi, il y en aura. Il faudra réparer. » Réparation est faite, justice vient d’être rendue.

Trois fois la colereAvec Trois fois la colère, Laurine Roux signe un conte moyenâgeux sur fond de féminisme, dans une société seigneuriale où s’exerce la brutale domination des hommes. La barbarie masculine est incarnée par ce Hugon le Terrible, avide de sang et de sexe, qui règne sur les terres de Bure où il a instauré la terreur avec la complicité de Coupe-Chou, l’exécuteur de ses basses-oeuvres. Après avoir condamné au bûcher Joseph, l’homme qui soignait la forêt de Bénévent, pour un crime qu’il n’avait pas commis, il a violé sa fille Gala. Là est la faute originelle. De ce viol sont nés des triplés, séparés dès la naissance mais unis par une commune tache à la base du cou. Parmi eux, Reine, la mère de Miou.

Dans ce domaine des Hautes-Alpes, au sein d’une nature sauvage et grandiose, terre de superstitions, de mythes et de légendes, circule une étrange créature aux allures de sorcière, détentrice, de par sa fonction d’accoucheuse, des plus lourds secrets. C’est La Prodigue qui a fait naître les triplés et décidé du sort de chacun. Trois lieux pour une intrigue, trois fils qui peut-être seront un jour assemblés. À Reine, le château de Bure, livré entre deux croisades à la tyrannie sanguinaire d’Hugon. À Ephraïm, le garçon aux yeux vairons, le monastère des Crots, où il sera le témoin attentif des touchantes amours de Guillaume, le prieur au grand coeur, et de Pietro, le moine lombard. À Mange-Ciel, la dernière-née, la forêt de Bénévent où elle est demeurée avec sa mère et où elle sera « l’idiote », occupée à toute heure à satisfaire ses désirs impudiques.

Trois destins si différents, nés de la violence d’un homme… Laurine Roux confirme dans Trois fois la colère son immense talent de conteuse. Dans cette histoire où la tendresse se mêle à la cruauté, le désir de vengeance à la soif de justice et d’amour, elle fait revivre, de son écriture ardente, une époque tumultueuse qui par certains côtés, fait écho à la nôtre. Elle fait revivre aussi, avec âpreté et sensualité, un pays encore indompté, une forêt qui fascine autant qu’elle terrorise. Trois fois la colère est un roman foisonnant, écrit dans une langue vigoureuse et poétique, précieuse parfois, qui emprunte volontiers au français du Moyen-Âge sans rien renier de sa modernité. Un roman qui fait la part belle aux femmes : victimes toutes désignées, les voilà enfin triomphantes, coupables certes de violence, mais porteuses de belles valeurs d’humanité.

Anne Randon

Trois fois la colère
Roman de Laurine Roux
Les Éditions du Sonneur
244 pages – 20€
Date de parution : le 14 août 2025

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