Rock, Blues, Country, Folk, il y a beaucoup de choses dans la musique de Lucinda Williams. Mais surtout une urgence et une volonté de résistance salutaires. Lucinda a toujours été une activiste mais là elle est vraiment énervée, et ça lui va bien.

C’est peu de dire que les États Unis sont beaucoup dans nos pensées actuellement. Les images de Minneapolis sont dans toutes les têtes au moment où nous recevons le nouvel album de Lucinda Williams avec un titre, World’s Gone Wrong, qui ne laisse aucun doute sur son état d’esprit. Nous n’attendions pas autre chose de celle qui, déjà en 2020 dans Man Without A Soul, exprimait clairement ce qu’elle pensait de Donald Trump : « You are a man without truth/ A man of greed/ A man of hate » (Tu es un homme sans vérité / Un homme d’avidité / Un homme de haine.)
Figure de la résistance avec d’autres stars de l’Americana comme Margo Price ou Drive by Truckers, Lu, 73 ans, est en mission, et son nouvel album est celui d’une battante, malgré son AVC récent qui l’empêche de jouer de la guitare. Lucinda Williams est à la fois la conscience morale de cette communauté et la gardienne des traditions musicales. Elle s’est ainsi lancée depuis le Covid dans les Lu’s Jukebox, une série d’albums de reprises des Stones, de Bob Dylan ou de Tom Petty. Le dernier en date, consacré aux Beatles, est d’une qualité étonnante dans un registre sur lequel on ne l’attendait pas. World’s Gone Wrong est son premier disque de chansons originales depuis Stories From a Rock’n Roll Heart en 2023, et il est tout aussi bon.
Quoi de plus symbolique que de convoquer l’esprit des droits civiques avec l’un de ses symboles, Mavis Staples, et de reprendre ensemble So Much Trouble in the World de Bob Marley ? Deux femmes unies dans la lutte pour une profession de foi sans équivoque. Le meilleur titre est peut être le premier, chanson titre d’inspiration springsteenienne, avec de somptueuses guitares à la Rolling Stones, pendant que Lu nous parle d’un couple, elle infirmière, lui vendeur de voitures, qui ont du mal à s’en sortir mais restent solidaires : « Come on baby we got to be strong / Dark Days are getting long /… / Everybody Knows the world’s gone wrong », trouvant leur réconfort dans la musique, et Miles Davis en particulier : « Baby let’s put on some Miles / and dance barefoot across the tiles / and Forget our troubles for a Little while » (Mettons un peu de Miles, dansons pieds nus sur le carrelage et oublions nos soucis pour un petit moment).
Le groupe qui l’accompagne est formidable, notamment les deux guitaristes, Doug Pettibone, qui a également aidé sur les compositions, et notre héros personnel Marc Ford qui doit remercier les frères Robinson de ne pas l’avoir convié à la réformation des Black Crowes. Tu es mieux avec Lu, Marc, pas besoin d’être relégué au fonds de la scène par les frangins ! Brady Blade, le batteur a, quant à lui, bossé avec Emmylou Harris ou Steve Earle. Something’s gotta give est du pur rock sudiste, Lu critique l’esprit de division qui règne, et Brittney Spencer, une nouvelle star dans le monde de la country, accompagne Lu dans des chœurs très gospel. Low Life a une touche Big Thief ? Normal, il est composé par Adrianne Lenker et Buck Meek. Il fait ici office d’entracte et de respiration avant How Much Did You Get For Your Soul, qui s’adresse à un personnage qui a vendu son âme au diable et qui n’est pas nommé mais bon… on comprend l’idée : « You’re nothing, but a worthless fraud » (Tu n’es rien d’autre qu’un imposteur sans valeur). Tom Overby, mari de Lucinda et producteur de cet album comme des précédents, est responsable de la plupart des textes, et celui-ci est pour le moins acéré…
Sur Sing Unburied Sing, les guitares sont reines. Ford et Pettibone s’amusent comme des fous dans une ambiance Crazy Horse du meilleur effet, et Brady Blade cogne comme un fou, ça va donner en live ! Black Tears est un somptueux delta blues de forme classique, avec claviers à la Ray Manzarek. La slide de Marc Ford enveloppe Punchline pendant que Lu nous parle de religion. Freedom Speaks donne dans le funky, et le tout se termine par We’ve Come Too Far To Turn Around, un duo avec Norah Jones au piano qu’on pourrait prendre pour un morceau traditionnel. Le mélange des deux voix donne la chair de poule, c’est un magnifique gospel/Blues qui parle des pèlerins et de leur longue marche. Lucinda reprend ici le titre qui figurait déjà sur l’album en duo avec le saxophone tenor Charles Lloyd en 2018.
Si ce nouveau disque ne concurrencera pas l’insurpassable Car Wheels On A Gravel Road, il fait partie des plus marquants d’une artiste majeure.
![]()
Laurent Fegly
Lucinda Williams – World’s Gone Wrong
Label : Highway 20 Records
Date de sortie : 23 janvier 2026
