Après la Révolution française de L’Abolition des privilèges, Bertrand Guillot nous entraîne au Moyen Âge dans un Paris intellectuel en pleine ébullition. Il redonne vie à la toute première polémique publique de la littérature française qui a opposé Christine de Pizan et Jean de Montreuil autour du Roman de la rose. C’était en 1401 mais le miroir tendu à notre époque est frappant.

Bertrand Guillot prend le temps de présenter les deux personnages principaux, dès 1367 avant qu’ils ne montent sur le ring de la polémique. Christine de Pizan, beaucoup l’ont découverte lorsque sa statue dorée avait surgi des bords de Seine lors de la cérémonie des Jeux olympiques de Paris 2024. C’est la première femme de lettres européenne à vivre de sa plume, figure célèbre en son temps, courtisée par l’Italie, la France et l’Angleterre, puis effacée pendant cinq siècles. En parallèle de ses déboires de déclassement à la mort de son mari, on suit l’ascension de Jean de Montreuil, lettré pré-humaniste féru de latin, secrétaire du roi Charles VI et prévôt de Lille. Et puis Bertrand Guillot lâche les fauves dans l’arène.
Pour raconter l’affrontement entre les deux intellectuels, il aurait pu choisir la forme romanesque, les personnages le sont follement. Mais il fait le pari du récit de non-fiction construit à partir d’une solide documentation historique. Et c’est totalement réussi tant le texte est immersif : présent de narration, ton espiègle et enjoué, on a l’impression d’y être, dans ce Paris médiéval en pleine ébullition retranscrit de façon très vivante.
L’érudition du propos est totalement accessible, que ce soit pour décortiquer Le Roman de la Rose au centre de la polémique (présenté par l’auteur comme une comédie romantique d’aujourd’hui) ou poser le contexte géopolitique agité entre la tutelle du roi Charles VI le Fol qui aiguise les appétits et la guerre civile entre Bourguignons et Armagnacs dans une guerre de Cent ans réactivée. On comprend tout, et on s’éclate à compter les points entre Christine et Jean jusqu’au game over final.
« Ce soir, elle n’en peut plus de ces hommes qui écrivent sur les femmes. Cette fois, c’est elle qui va se les payer. Alors elle pose son coeur sur la table, près de son encrier, elle aiguise sa plume, et se met à écrire», « l’heure est venue de renverser la table à laquelle elle n’était pas conviée ».
Cette querelle vieille de six cents ans résonne sacrément avec notre époque. Lorsque Christine de Pizan découvre Le Roman de la Rose (composé par Guillaume de Loris puis achevé par Jean de Meun), elle ne peut contrôler sa colère devant tant de misogynie crasse qui incite le héros a cueillir la « rose » de force car les femmes aiment les mâles alphas. Et elle ose défier un homme installé en le contredisant, elle a l’audace de rendre la querelle, d’abord épistolaire, publique. Elle brise les codes. Jean de Montreuil se plaint qu’on ne peut plus rien dire et que cette femme qui a de l’esprit « autant qu’une femme puisse en avoir » n’a rien compris à la subtilité du texte satirique de Jean de Meun qu’il ne faut pas lire au premier degré
Bertrand Guillot s’en donne à coeur joie pour faire des parallèles avec le XXIème siècle. Il y est question du masculinisme virulent à la Andrew Tate, au backlash post MeToo, à la croisade de Trump contre le wokisme … Les analogies sont certes très appuyées, mais tellement pertinentes que jamais elles ne semblent jamais anachroniques ou enfoncées à la truelle. On est même bluffés de découvrir que les ressorts de cette querelle médiévale autour de la place des femmes dans la société sont aussi proches des polémiques actuelles. Christine de Pizan est plus qu’une pionnière du féminisme. On a beaucoup appris et on s’est amusés en plus !
![]()
Marie-Laure Kirzy
