Après trois opus consacrés à l’émergence du socialisme, Natsuo Sekikawa et Jirô Taniguchi abordent la radicalisation du conflit entre un pouvoir inquiet et une poignée d’idéalistes aspirant au terrorisme, une étude très fine qui n’a rien perdu de son actualité.

Au temps de Botchan est la grande œuvre historique et mémorielle consacrée par Natsuo Sekikawa à la fin de l’ère Meiji, quand le Japon s’est ouvert, très lentement, à la modernité.
Le projet rappelle celui de l’immense fresque La Roue rouge d’Alexandre Soljenitsyne, qui tenta de raconter, le plus fidèlement possible, la Révolution russe, de ses généreuses prémisses à sa radicalisation finale.
Plus raisonnable, Sekikawa réduit son étude à celui du monde littéraire. Plus politique, le quatrième tome est dédié à l’« Affaire dite de la haute trahison ». Nous sommes en 1909, alarmé par la vague d’attentats qui frappe l’Europe, le pouvoir va se saisir d’un embryon de complot pour décapiter les mouvements rebelles, condamner à mort 24 militants et en pendre 12.
Avouons que le scénario surprend par l’ampleur de son ambition, la finesse de ses analyses et la richesse de sa langue : « La liberté, l’égalité et la fraternité sont les conditions indispensables à la vie humaine. Parce que la liberté humaine ne peut s’acheter, nous sommes là pour la démocratie. Parce que l’égalité est indispensable à l’homme, nous sommes pour le socialisme. Parce que l’humanité ne pourra progresser que grâce à la fraternité, nous sommes pour le pacifisme. »
Dans une première partie, journalistes, poètes et enseignants étudient et comparent socialisme, communisme et anarchisme. Tous appellent à la libéralisation des mœurs, au pacifisme et à une forme de collectivisation, mais se déchirent sur le moyen d’y arriver. Les plus violents appellent à des assassinats, des volontaires se proposent.
Toujours aussi fin et précis, le dessin de Jirô Taniguchi excelle dans la représentation du Japon disparu. Soumis à un réalisme historique absolu, il ne s’autorise que de rares fantaisies, la montée de la peur, la dévotion pour la personne de l’Empereur ou la troublante beauté de Sugako Kanno. Si le trop grand nombre de personnages, on se croirait plongé dans un roman russe, ne facilite pas notre compréhension, chaque visage est parfaitement identifiable et un appareillage de notes est mis à notre disposition
Dans une seconde partie, nous assistons à la montée des tensions. Très vite, nous savons qui périra. Nous sommes plongés dans une véritable tragédie, la mort de nos héros est présentée comme inévitable. L’élite japonaise a choisi son destin, le conflit avec les USA pour la domination du Pacifique, qui la conduira à l’absolue défaite de 1945.

Stéphane de Boysson
Au temps de Botchan, livre 4
Scénario : Natsuo Sekikawa
Dessin : Jirô Taniguchi
Editeur : Casterman
312 pages – 22 €
Parution : 22 octobre 2025
Au temps de Botchan, livre 4 — Extrait :

