Ces trois femmes que le titre réunit, que peuvent-elles bien avoir en commun ? Salwa, née en France dans une famille d’immigrés marocains a rencontré Madame Bovary au lycée. Elle deviendra pour elle le symbole d’une émancipation dont elle rêve, à l’inverse de sa mère, figure de la soumission et du dévouement. Et pourtant… Partant à la recherche de cette mère silencieuse et mal connue, ce sont les mécanismes de la transmission qu’elle mettra au jour.

D’Emma Bovary, Samira El Ayachi dit qu’elle est l’une des premières grandes figures féminines qui lui ont appris l’émancipation. Ainsi fait-elle de l’héroïne de Flaubert, rencontrée au lycée, le personnage central de son roman, à ses côtés et à ceux de sa mère. Trois générations de femmes, que relie « le marché de l’amour », lieu pour elles de la dépossession. Madame Bovary, ma mère et moi : un livre qui parle de l’amour des autres et de l’amour des livres. Un récit à la première personne, comme un journal intime qui ferait fi de la chronologie. En mêlant harmonieusement différentes formes littéraires, il s’attache à saisir la vérité à travers un kaléidoscope d’instants successifs, et revendique une liberté qui refuse de se laisser enfermer dans le carcan d’une narration classique.
Salwa, la narratrice, est née dans une famille marocaine qui, arrivée en France dans les années quatre-vingt, s’est établie dans le bassin minier du Nord-Pas-de-Calais. Née neuf mois après sa grande soeur, elle se perçoit comme celle qui « n’était pas prévue au programme » et en a gardé le sentiment de toujours déranger. « Avez-vous des antécédents familiaux ? ». Cette question posée par un médecin met brutalement Salwa face à l’évidence : ses antécédents familiaux, elle ne les connaît pas, comme si elle avait été « amputée d’une partie de son histoire ». Aussi va-elle partir à la recherche de sa mère, cette femme silencieuse, soumise à son mari et dévouée à ses enfants, cantonnée dans les neuf mètres carrés de sa cuisine et qui, la veille de l’oral du bac de français, lui déroba son exemplaire de Madame Bovary.
C’est par le truchement d’Emma que le livre se constitue en tant que dialogue entre Salwa et sa mère. Plusieurs passages emblématiques de Madame Bovary ponctuent le roman. Ils révélent comment la littérature vient irriguer la vie, associer la mémoire intime à la mémoire familiale, et suggèrent comment à l’exil intérieur d’Emma répond celui, géographique, linguistique, culturel, de la mère de Salwa dont la jeune femme a en partie hérité. Ce sont la lecture puis l’écriture qui ont permis à Salwa de se constituer en tant que sujet, lui ont appris à dire « je ». Penser, écrire, aimer, autant de domaines où elle éprouve sa liberté de femme dans un corps à corps avec les idées, avec les mots, avec l’homme aimé – son « Roi ». Une même sensualité imprègne ces différents moments de sa vie : la littérature aussi est affaire de chair.
D’où venons-nous ? À cette question, Samira El Ayachi répond par un texte dont la structure fragmentée épouse le mouvement de la pensée et de la vie. Un livre vibrant de toutes les voix qui l’ l’accompagnent : celles de la culture populaire, des chants amazighe traditionnels, mêlées aux lectures qui, après avoir contribué à l’éloigner de son milieu d’origine, l’ont incitée à s’en rapprocher. Vibration de la musique et surtout de la danse, depuis le bal à la Vaubyessard jusqu’au dancefloor des années quatre-vingt en passant par les danses tribales du sud marocain. Vibration surtout de la rencontre avec Emma Bovary. En l’aidant à se construire, elle l’a conduite à porter un autre regard sur sa mère, lui a permis d’oser désirer autre chose que ce à quoi elle semblait promise, lui a enseigné à la fois la liberté et son revers, la solitude.
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Anne Randon
