Joan-Lluís Lluís est considéré comme l’une des voix les plus importantes de la littérature catalane contemporaine. Après le très réussi Junil, il surprend une nouvelle fois en racontant l’errance désenchantée à travers les siècles du dernier dieu de l’Olympe.

« Quand la fumée se fut dissipée tout à fait, quand plus personne n’éventra de bête pour l’offrir au feu en leur honneur, les dieux commencèrent à mourir. Ils se figèrent en statues de sable s’effritant dans le vent de l’Olympe, jusqu’à disparaître. »
Le christianisme a tué les dieux païens, condamnés à mourir de faim car c’est de la fumée des animaux sacrifiés s’élevant dans le ciel qu’ils tiraient chaque jour leurs forces. Ils résistèrent quelques temps grâce à l’ichor qui coule dans leurs veines, mais lorsqu’on fait la connaissance d’Héphaïstos en 628, le dieu du feu et des forgerons est le seul des Olympiens à avoir survécu à l’anéantissement de leur monde. Il est décrépit et affamé, a des vertiges, titube sur sa jambe tordue.
C’est lui qui raconte comment il n’est pas mort avec tous les autres et a traversé les siècles, entre Grèce et Sicile, du VIIème siècle jusqu’au nôtre, dans un monde qui ne croit plus en lui. Joan-Lluís Lluís en fait un étonnant narrateur qui incarne un paradoxe fascinant : celui d’un dieu vulnérable dépendant des hommes rencontrés qu’il doit convaincre de lui faire un sacrifice pour régénérer son ichor, mais toujours doté de pouvoirs magiques dès qu’il se nourrit de fumée de sacrifice.
Le récit frappe également par son inventivité à combiner histoire, mythologie et réflexions existentielles. Certains scènes sont de toute beauté, puissante et poétique, comme celle de sa confrontation avec le grand inquisiteur de Sicile lors d’un mémorable bûcher aux hérétiques.
Héphaïstos doit balayer la honte de sa nouvelle vie, il doit accepter l’humiliation de vivre autrement à la hauteur de ce qu’il est devenu. Sa narration est totalement distanciée du fait de sa condition divine. Il ne survit que grâce à son pragmatisme, entre dédain et ironie pour les hommes qui ne font que passer. L’histoire de sa survie fascine par les inflexions et les regards qui changent au fil des siècles, au détour d’une rencontre qui éveille amour, curiosité, désir ou surprise mais jamais empathie.
Surtout, la solitude de cet anti-héros asocial finit étonnamment par toucher, et pas seulement lorsqu’il raconte son enfance, rejeté par sa mère Héra à cause de sa disgrâce physique, ou sa vie de Dieu aux côtés de son premier amour Thétis et de son épouse Aphrodite. Sa traversée désenchantée de siècles porte le sceau d’un conflit intérieur ardent. Vaut-il la peine de continuer à exister dans un monde qui n’est plus le sien, qui ne le reconnait pas ?
Le récit de ce dieu qui peut-être s’humanise devient une métaphore mélancolique de la condition humaine avec tous ses masques, sa beauté et sa fragilité. Au fil des chapitres, le conte se mue en réflexion profonde sur nos sociétés modernes et leur évolution, sur la place de la religion (de l’émergence du christianisme à la sécularisation), sur l’histoire des civilisations de façon plus ample, dans un monde en constante mutation avec une humanité qui se croit émancipée.
La conclusion qu’a imaginée Joan-Lluís Lluís est superbe, magistrale avec sa clé qui se cache au début du récit. On referme assez ému ce roman aussi original que peu conventionnel. A lire absolument pour sortir des sentiers battus et découvrir cet auteur catalan célébré chez lui mais encore peu connu chez nous.
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Marie-Laure Kirzy
