Pola Oloixarac signe avec Bad Hombre un roman audacieux et volontairement provocateur, entre satire politique, réflexion sociologique et analyse psychologique, sur les violences de genre, l’ambiguïté des positions et les dynamiques de pouvoir.

¡ Bad Hombre ! Il n’est pas né d’hier, ce mauvais garçon : hors-la-loi fourbe et dangereux, il incarne depuis longtemps dans l’imaginaire américain la menace qui vient du sud. On le retrouve dans de nombreux westerns (films ou livres) chassé par les shérifs et les colons au nom du bien ! Et s’il est revenu sur le devant de la scène, c’est parce qu’il a été pointé du doigt par un certain candidat aux élections présidentielles américaines, élu en 2016 et de nouveau récemment, comme le responsable de tous les maux de l’immigration illégale. Depuis, on trouve ce bad hombre dans un album de jazz (celui d’Antonio Sanchez de 2017), le titre d’un magazine de mode Mexicain ou le nom d’un groupe punk écossais. Aujourd’hui, c’est Pola Oloixarac, qui en fait le sujet de son roman. La romancière, essayiste, librettiste, argentine ne fait pas vraiment d’ironie en reprenant l’expression. Et provocation il y a, elle n’est pas dans une dénonciation de l’immigration ni même dans celle de la politique politicienne américaine. Ce qu’elle interroge c’est la manière dont se décide, de nos jours, la frontière entre le bien et le mal ; ce qu’elle remet en question, ce sont les mécanismes de sociaux de jugement et de condamnation : comment sont fabriqués ces bad hombres aujourd’hui ? Comment la société les fabrique ?
Soyons clairs, ces hommes ne sont peut-être pas des criminels patentés, ils n’en sont pas moins des gens plutôt toxiques. Ils ne sont pas blancs comme neige. Pola Oloixarac est féministe et elle ne cherche certainement pas à disculper les personnages masculins qu’elle met en scène. Mais elle se méfie des récits pseudo-moraux, sûrs d’eux-mêmes, qui condamnent sans nuance. Ce qui l’intéresse n’est pas tant l’origine de la toxicité masculine, que la manière dont elle est utilisée, amplifiée, exacerbée de manière excessive et souvent sans preuves.
En s’appuyant sur des expériences personnelles, Oloixarac construit son roman en une série de chapitres, pensés comme des fragments d’une histoire plus large qui devient une théorie de la violence de genre. Dans ce récit, les personnages masculins, toxiques mais blessés et perdus, font face à des personnages féminins ne sont pas dépourvus d’ambiguité. Tous avancent avec leurs propres objectifs, politiques ou stratégiques, brouillant les lignes en permanence. Et la narratrice, double littéraire de l’autrice elle-même, se tient au centre de ce théâtre… mouche du coche, observatrice ironique, elle décrypte les mécanismes qui permettent aux uns de prospérer et aux autres de condamner. Elle étudie les complicités, malsaines, les jouissances perverses et les dynamiques collectives qui nourrissent ces processus de dénonciations et qui fabriquent ces bad hombres.
Ce qui fait la force et l’intérêt du roman, c’est justement cette aptitude à refuser le manichéisme. C’est aussi ce qui en fait l’inconfort. Il n’est jamais agréable d’être entre chien et loup, d’être dans une zone grise où nos certitudes sont remises en question et surtout mises à nu. Cet inconfort peut aussi venir du dispositif narratif qui oblige le lecteur à composer avec des positions instables — la seule position stable est celle de la narratrice mais qui se tient à distance… Bad Hombre est brillant, audacieux, dérangeant. Fidèle à l’autrice.
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Alain Marciano
