« Chimère » de Julie Wolkenstein : cinq femmes, cinq voix, cinq vérités

Julie Wolkenstein s’amuse à décliner les codes du roman policier pour nous offrir un roman choral haletant. Les témoignages de cinq femmes sur la mort d’un homme se téléscopent, se contredisent et se complètent sur fond de musique italo disco. Chacune dévoilera sa vérité après des années de silence.

Julie Wolkenstein
© Hélène Bamberger POL

Un homme est mort en 1994, à Rome, tombé d’un pont enjambant une route. Si la chute ne l’avait pas tué, la voiture qui lui est passée dessus l’a fait… Voici comment Amelia, la sœur, raconte laconiquement la mort de son frère Osmond. Julie Wolkenstein dévoile peu à peu au lecteur les dessous de cette affaire. Elle fait témoigner l’une après l’autre cinq femmes, avec un registre qui varie d’un texte à l’autre. Nous sommes au printemps 2020, au début du confinement.

chimereLa première à bien vouloir raconter sa vérité est la tante Lidia. Vieille dame aveugle vivant dans son palazzo à Florence, elle dicte ses mails à son assistante. Elle répond à son petit-neveu, si tant est que les liens familiaux par alliance soient extensibles à souhait. Ce jeune homme d’une vingtaine d’années, étudiant Erasmus à Pise, s’interroge sur la mort de son grand-père. Il essaie de tirer au clair cette histoire qui est restée très obscure jusque-là.

Si tante Lidia accepte de lui répondre, elle lui précise tout de même que « personne n’a jamais réussi à me « faire faire » quoi que ce soit ». Qu’Henri se le tienne pour dit, elle ne racontera que ce qu’elle voudra bien sur Osmond, son mariage et sa fille Iris, mère du jeune étudiant. Elle reviendra sur sa rencontre avec Osmond et Amelia, ses souvenirs des années 90 et quelques autres éléments qui trouveront leur place plus tard dans le récit

Vient ensuite le témoignage d’Amelia. Elle a pris comme habitude de parler seule à voix haute. Confinée dans son appartement, elle boit sur son rooftop tout en se remémorant sa jeunesse auprès de ce frère artiste et tyrannique. Elle, ce qu’elle aimait par-dessus tout, c’était coucher avec toutes les personnes qu’elle rencontrait lors de ces soirées où tout le monde buvait et dansait…

Henriette prend la suite. Meilleure amie d’Isabelle, la grand-mère par alliance d’Henri, cette journaliste parisienne de formation a mené sa petite enquête après la mort d’Osmond. Elle connaissait tous les protagonistes impliqués dans ce drame. Elle sait qu’elle détient des éléments probants pouvant contrer les conclusions de l’enquête officielle. Mais voulant protéger son amie, elle a préféré garder le silence. Elle a écrit des articles qui n’avaient pas vocation à être publiés. Elle reprend son enquête.

Serena, une vieille amie d’Osmond, profite du confinement pour s’offrir des séances de psy à distance. Tournant le dos à la caméra, chaque séance d’une demi-heure est l’occasion pour celle qui a toujours refusé d’être prise en photo de se décharger d’une histoire finalement trop lourde à porter.

Et enfin, Isabelle, l’autre principal personnage de Chimère, la veuve d’Osmond, se souviendra. Ou plutôt, Julie Wolkenstein nous raconte ce qu’Isabelle a fait les semaines qui ont précédé la mort de son mari et ce qui est advenu d’elle ensuite.

À la lecture de Chimère, le lecteur sent à quel point Julie Wolkenstein s’est amusée à écrire ce roman enquête fichtrement bien conçu. Chimère est ponctué d’une bande son des années 90 qui rappelleront des souvenirs de soirées à beaucoup d’entre vous.

Nous baladant de la Normandie (Saint-Pair-sur-Mer, le fief de Julie Wolkenstein qui traverse son œuvre) à l’Italie de Berlusconi, l’autrice ne pouvait pas passer à côté de tubes italiens comme Boys, boys, boys de Sabrina (je vous entends chantonner) et celui de la période disco italienne de Raffaella Carà, A far l’amore comincia tu, qui conclura Chimère.

Julie Wolkenstein a écrit un roman intelligent et réjouissant qui marie parfaitement les littératures blanche et noire.

Caroline Martin

Chimère
Roman de Julie Wolkenstein
Editeur : P.O.L
384 pages, 22 euros
Date de parution : 2 janvier 2026

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