Dans une passionnante enquête, Laura Alcoba ressuscite Tararira, l’unique film, mystérieusement disparu, de Benjamin Fondane. Se dessine, à la veille de la seconde guerre mondiale, le portrait d’un homme attachant et, en filigrane, celui de Laura Alcoba qui ne cache rien de sa fascination pour ce poète roumain injustement tombé dans l’oubli.

Au coeur de Minuit à bord, le dernier livre de Laura Alcoba, un lieu singulier, dit « Le Belvédère du Rayon Vert » ou plus simplement « Le Belvédère » : un hôtel, un ancien palace semblable à un immense paquebot blanc en béton armé, dominant la petite ville-frontière de Cerbère dans les Pyrénées-Orientales. C’est dans ce gigantesque bâtiment désaffecté que la narratrice s’apprête, dans le cadre d’une résidence d’écrivain, à ouvrir, en septembre 2022, « la mallette Fondane », et à traiter ce qu’elle contient : le matériau d' »une enquête romanesque », engrangé au fil des années. Ce sera, entre France et Argentine, l’histoire de l’unique film que réalisa Benjamin Fondane, un écrivain roumain de langue française, et qui, pour des raisons obscures, disparut avant même être sorti sur les écrans.
Élucider ce mystère, tel est le but de l’enquête de Laura Alcoba : reconstituer la genèse et comprendre le destin malheureux de Tararira, ce film au drôle de titre que Benjamin Fondane, à l’instigation de la toute-puissante Victoria Ocampo, partit tourner à Buenos Aires. Installé depuis cinq ans à Paris où il vit avec Line, sa soeur, et Geneviève, sa femme, le poète roumain, un temps proche des surréalistes et fasciné par Entr’acte de René Clair, embarque en 1936 à bord du « Florida ». L’attendent à son arrivée – et avec une impatience non dissimulée – Miguel Machinandiarena, le producteur, John Alton, le directeur technique, et le Cuarteto Aguilar. Dans ce film – « caricature du monde d’aujourd’hui, où l’art n’est plus » comme l’écrit Fondane à sa soeur – les Aguilar incarneront des musiciens désargentés, qui, engagés pour un concert, se révolteront, joueront sans instruments et mettront à sac le salon de la vieille duchesse qui les avait embauchés par pitié. S’il relève plus ou moins de l’improvisation, le tournage se passe bien. Fondane, impatient de retrouver Paris et confiant en son équipe, quitte l’Argentine alors que le montage est encore en cours. Le film ne tardera pas à sortir, il n’en doute pas. Mais après une longue attente et un silence inquiétant du côté de la production, il doit se rendre à l’évidence : Tararira est un film mort-né…
Construit sur une alternance de chapitres mettant en scène la narratrice dans son hôtel de Cerbère en septembre 2022 et la vie de Fondane entre 1929 – sa rencontre avec Victoria Ocampo – et 1944 – date de sa mort à Auschwitz – le livre fait la part belle au contenu de la « mallette Fondane ». S’y trouve rassemblé tout ce que Laura Alcoba a accumulé sur Fondane : ses livres, des coupures de presse le concernant, des photos de lui, des cahiers couverts de notes à son sujet, les retranscriptions, aussi, des conversations qu’elle a eues, de l’un ou l’autre côté de l’Atlantique, avec ses proches : tout est là de ses tentatives pour percer le brouillard qui entoure la disparition de Tararira. Avec, successivement, le comédien et producteur Victor Bo, le photographe David Vergara, Ana Ugalde, Gloria Alcorta, la dernière spectatrice vivante sans doute à avoir vu l’unique projection, très privée, de Tararira. Et enfin Hector Kohen, un professeur de cinéma argentin, qui lui donnera les clés de la disparition du film. Fin de l’enquête ? Pas tout à fait… Et d’ailleurs l’intérêt de Minuit à bord excède le simple mystère de Tararira. Le livre, plus largement, constitue le portrait d’un écrivain injustement oublié, d’un homme attachant au sein du trio qu’il formait avec sa femme et sa soeur mais aussi dans son histoire avec Georgette, rencontrée sur le « Florida ». Il dresse le tableau de cette sombre période d’avant-guerre où la menace nazie se précise de jour en jour. Il ramène aussi Laura Alcoba à ses racines, ressuscitant à Buenos Aires, la maison qu’habitait sa grand-mère, à La Plata.
Avec Minuit à bord, Laura Alcoba, qui écrit en français mais a vécu en Argentine jusqu’à ses dix ans , nous entraîne dans une histoire captivante, aussi romanesque qu’authentique. Je n’avais jamais entendu parler de Tararira et à peine de Benjamin Fondane et me voici à présent bien décidée à me procurer Le Mal des fantômes, le plus connu de ses recueils de poèmes. Je n’avais jamais non plus entendu parler de l’hôtel du Belvédère et je rêve maintenant d’y aller. Placé sous le signe de la mer et du voyage, le roman nous embarque avec Laura Alcoba à bord de ce paquebot immobile à la proue pointée vers la mer, construit par Léon Baille. C’était au début des années trente, à une époque où Fondane rêvait peut-être déjà à ce film qu’il ferait mais ne verrait jamais…
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Anne Randon
