Après dix ans d’absence, la diva nu-soul Jill Scott est de retour avec l’excellent To Whom This May Concern. Un disque passerelle jubilatoire de très grande qualité, revisitant tout le spectre de la musique afro-américaine passée comme contemporaine, avec des invités de différentes générations.

Orpheline coup sur coup des tragiques disparitions d’Angie Stone et D’Angelo, la mouvance nu-soul a bien trop souffert ces derniers mois pour ne pas mériter aujourd’hui une lueur d’espoir et une petite éclaircie. Le retour après dix ans d’absence d’une de ses divas les plus emblématiques en la personne de Jill Scott a tout du plus doux des remèdes. Artiste phare de la scène de Philadelphie, révélée aux débuts des années 2000, proche du collectif Soulquarians et plus particulièrement de The Roots – on lui doit d’ailleurs le refrain du mythique You Got Me, qu’elle a gentiment “légué” à Erykah Badu-, activiste et poétesse, on parle ici d’une sommité et très respectée artiste afro-américaine.
Sans aucune once d’appréhension sur la qualité du contenu, c’est les yeux fermés mais les oreilles grandes ouvertes et attentives qu’on se lance dans To Whom This May Concern. Le premier extrait offert quelques semaines avant le disque n’a même pas eu besoin de nous rassurer, Beautiful People est pile ce que l’on attendait: un titre moelleux, finement produit par le trop rare Om’Mas Keith (tête pensante des albums de Frank Ocean), la voix céleste de Scott fait le reste et le tour est joué.
Une constance retrouvée bien évidemment sur l’ensemble de l’opus, tour de force voyageant entre les genres et les époques. On passe de la soul la plus pure avec les magnifiques et doux Offdaback, A Universe ou le très très sexy Pressha à des sonorités plus funky sur Be Great et Liftin Me Up en passant par le blues (Pay U on Tuesday), le R&B pour Don’t Play mais aussi le rap. Où Jill Scott s’amuse à faire le pont entre les générations, allant rapper pour le kif sur une production de Dj Premier en compagnie de Tierra Whack (excellent Norfside) inviter l’ancien Too $hort ou les tout jeunots Ab-Soul et JID.
Une disparité qui n’égratigne pas la cohérence du projet, bien au contraire, l’éventail des styles est ici une précieuse richesse. Accompagnée par des musiciens chevronnés (Trombone Shorty, Adam Blackstone, Andre Harris, VT Tolan etc), tout est élégamment et parfaitement exécuté dans un parcours quasi sans faute, même si moins convaincu par le disco Right Here Right Now. Une mise en boîte musicale bonifiée par les deux armes de Jill Scott: sa voix et son écriture. Dotée d’un coffre inépuisable, Scott peut passer de la chanson susurrée au creux de l’oreille à des montées tout en puissance rappelant d’anciennes gloires pour déclamer ses textes emplis d’amour, de conscience personnelle comme collective.
To Whom This May Concern n’a pas besoin de révolutionner la roue, ni d’être un marqueur de son temps. Il est juste un concentré du talent de son autrice, une pierre de plus dans le jardin d’une discographie sans failles. Mais surtout un plaisir de bout en bout de retrouver une artiste phare à qui l’on souhaite le même succès que jadis.
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Alexandre De Freitas
