« Les Précurseurs » : le vibrant hommage de Loïc Merle à sa grand-mère

Portrait de la femme exceptionnelle que fut Augusta, la grand-mère de Loïc Merle, Les Précurseurs est aussi imprégné de la présence du dramaturge Jean-Luc Lagarce dont le Journal a changé le regard de l’auteur sur sa famille et sur lui-même.

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© Stéphan Gladieu

De sa grand-mère Augusta, Loïc Merle dit « Elle était ma personne préférée ». Rien pourtant ne semblait devoir rapprocher ce « rejeton choyé de la petite bourgeoisie » et cette « paysanne sortie de nulle part »… Quatrième roman de Loïc Merle, Les Précurseurs se veut une « évocation » de la relation qu’il a entretenue avec cette grand-mère maternelle qu’il aime, admire et considère comme « sa boussole ». Parler d’elle, pourtant, n’est pas simple, pour lui qui refuse d’être le mémorialiste d’une famille avec laquelle il a plusieurs fois tenté de rompre. D’autant plus qu’il lui semble entendre la voix d’Augusta ; « Surtout ne va pas m’enfermer entre les pages d’un bouquin »…

les-precurseursParler d’elle, c’est remonter à la plus petite enfance, puisque c’est là que le lien s’est noué entre Loïc et Augusta. « C’est dans son giron, que, pour de bon, j’ai commencé à vivre ». Le flot d’amour qui circule entre le narrateur et sa grand-mère va, au fil des ans, se doubler de l’admiration qu’il éprouve pour elle, devenue son « héroïne du quotidien ». Une combattante, Augusta : indépendante et généreuse, elle a le caractère âpre et exigeant qui s’accorde à sa Lozère natale. C’est à travers le prisme de ses relations avec son petit-fils qu’est racontée sa vie. Des relations qui évoluent au fil du temps, l’attachement fusionnel des premières années faisant place à une forme d’éloignement – « Ni l’un ni l’autre, nous n’avions pu échapper à notre époque, à notre classe, pour renouer avec un langage commun ». Le lien cependant subsiste, indéfectible, même si le narrateur reconnaît n’avoir pas toujours compris les choix de vie d’Augusta, même s’il avoue qu’elle conserve bien des mystères à ses yeux – mystères qu’il se garde bien de chercher à élucider. Elle est pour lui « une sainte et un pilier d’airain, majestueux et solide (…) mais inaccessible d’aspect. » dont il fait un portrait empli de gratitude, de respect et de tendresse, celui d’une femme qui se voulait libre et qui, toute sa vie, s’est dévouée aux autres.

À l’évocation de sa grand-mère, Loïc Merle superpose celle du dramaturge Jean-Luc Lagarce dont, à la faveur du confinement, il lit le Journal, découvrant avec effarement « qu’il semblait parler de moi et de ma famille mieux que je n’aurais su le faire. » La lecture des pensées que Lagarce a consignées au jour le jour va permettre à Loïc Merle de porter un autre regard sur lui-même et sur les membres de sa famille et de prendre ses distances vis-à-vis de certains d’entre eux. Il garde en lui cette phrase de l’auteur de Juste la fin du monde : « Un des moyens de s’affirmer et, par là même, de soutenir sa vocation d’écrire découverte très tôt, est de considérer sa famille, sa région et sa classe sociale, moins à la manière d’objets d’étude que comme de véritables repoussoirs ». Le journal de Lagarce l’éclaire aussi sur sa relation singulière avec Augusta, mettant en avant le mystère de la transmission. Il paraît au premier abord surprenant de voir ainsi réunies deux figures si dissemblables et de les associer dans le titre : Les Précurseurs. Mais tel est, nous dit Loïc Merle, « le miracle de la littérature » : créer des ponts entre un homme de lettres et une paysanne devenue infirmière pour qui « les livres restaient fermés ». Par quels mécanismes invisibles Augusta a-t-elle pu transmettre à son petit- fils ce qu’elle n’avait pas, l’amour des mots, de la littérature ?

C’est onze ans après la mort d’Augusta que Loïc Merle, auteur jusque-là d’ouvrages consacrés à des sujets d’actualité, a décidé, par cet hommage, de mettre en lumière un pan de son histoire familiale – « Est-ce ainsi quand on commence à vieillir? » se demande-t-il. Récit intime servi par une écriture tout en pudeur et en élégance, Les Précurseurs est enrichi par la présence de Jean-Luc Lagarce. Deux histoires de famille, familles de sang, familles de coeur, qui finissent par se rejoindre. « Quel peut être le nom de cette caste que je forme avec ma grand-mère, avec Lagarce et, sans doute, plusieurs millions d’anonymes, où l’on demande sans cesse la permission d’exister ? »

Anne Randon

Les Précurseurs
Roman français de Loïc Merle
Éditions Actes Sud
216 pages – 19€
Date de parution : 4 février 2026

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