« Mariage fantôme », de David Park : réparer les vivants ?

David Park nous revient avec un grand roman sur le refus du bonheur par loyauté au passé, sur l’impossible guérison des vivants habités par les fantômes du passé. Lumineux, triste et magnifique — et toujours remarquablement servi par la traduction de Cécile Arnaud.

David Park
© photo Laura Stevens

Mariage fantôme se termine non pas par un épilogue mais par une invitation. « L’histoire est contée, écrit David Park, et je dresse à présent une table dans l’imaginaire de mon cœur », une table à laquelle le narrateur convie celles et ceux qui ont marché aux mêmes endroits, voyagé à travers les mêmes mondes, dans le présent ou dans le passé. Cet entrelacs entre présent et passé, entre les différentes strates de nos vies, est précisément le thème du roman. Un roman qui montre comment nos existences sont structurées par ce qui n’a jamais été résolu, soldé, et qui raconte comment le présent peut se vivre comme une répétition du passé. Ici, le passé ne vient pas hanter le présent. Il l’habite.

Mariage fantôme, de David ParkAu centre de l’histoire, des histoires qui font ce Mariage fantôme, il y a un lieu : le Manoir — vieille demeure à la périphérie de Belfast, restaurée dans les années 1920 par un riche entrepreneur — et son lac artificiel creusé au même moment. Ellie et Alex vont bientôt se marier et choisissent ce lieu pour fêter l’échange de leurs consentements. Au moment des derniers préparatifs, alors qu’Ellie est tourmentée par l’absence de sa mère (morte quand Ellie était enfant), Alex se débat dans les affres d’un métier et d’un secret qui lui causent bien des soucis. Il vit difficilement avec le premier parce que restructurer des immeubles et les revendre signifie nécessairement expulser les locataires actuels, ce qu’il a du mal à supporter. Comme il ne supporte plus non plus cette terrible faute commise un soir trop plein d’alcool et de drogue : il devrait s’en libérer pour faire acte de justice, mais il n’y arrive pas parce que cela détruirait aussi probablement sa vie. À qui être loyal ? Qui trahir ? Les fantômes du passé ou les êtres du présent ? Alex ne sait pas répondre. Il n’arrive pas à — ne sait pas — être heureux, comme le raconte un premier récit du roman.

Ce même refus du bonheur marque aussi George Allenby, le personnage central du second récit qui s’entrelace au premier. George est l’ingénieur qui, un siècle auparavant, a supervisé les travaux du lac autour duquel doit se dérouler le mariage d’Alex et Ellie. Il porte lui aussi le poids du passé, en l’occurrence celui de la Première Guerre mondiale à laquelle il a participé, de l’horreur des tranchées et des décisions qu’il a dû prendre, et des morts qu’elles ont entraînées. Ce passé hante George, l’empêche de vivre heureux ou au moins de profiter de l’existence. Tout lui est un poids, une charge qu’il porte plutôt mal que bien. Même les plus heureuses expériences lui sont pénibles et impossibles — comme quand Cora, une servante du Manoir, s’éprend de lui et qu’une relation se dessine entre eux, George prend soin de rester à distance, de ne pas s’impliquer, de refuser le bonheur que Cora lui propose.

George et Alex partagent donc cette même incapacité, ce même refus du bonheur. Une sorte de masochisme par fidélité et loyauté à ce qu’ils ont vécu. Être heureux n’est ni un droit ni un devoir, mais juste une possibilité moralement douteuse, suspecte, à considérer avec réticence, parce qu’elle ne peut que signifier un manquement vis-à-vis du passé. Se renier dans le présent par fidélité au passé, pour ne pas renier le passé (et ne pas se renier soi-même). Comment pourrait-on être heureux alors qu’on a laissé des gens malheureux, ou qu’on a contribué au malheur d’autres dans le passé ! David Park ne laisse pas planer de doute. Guérir les vivants est impossible (ce n’est qu’à cette condition que pourra se tenir le banquet auquel nous inviterons tout le monde quand la fin sera venue).

Dans son style habituel, David Park raconte comment le drame qui s’est sédimenté dans les corps, les âmes, les consciences, organise les vies. Une écriture à la fois sobre et ample, de grandes phrases souvent mais peu d’emphase langagière, qui contribue à alimenter la tristesse diffuse, la mélancolie qui traverse ce roman, qui imprègne les personnages, les lieux et les paysages.

Alain Marciano

Mariage Fantôme
Roman de David Park
Traduit de l’anglais par Cécile Arnaud
Éditeur : Quai Voltaire / La Table Ronde
288 pages – 23 euros
Parution : 5 février 2026

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