« Le Visage de la nuit » , de Cécile Coulon : entre noirceur et poésie

Dans son dixième roman, l’écrivaine poétesse Cécile Coulon nous transporte dans le même lieu que son précédent opus La Langue des choses cachées. Mais plutôt qu’une suite, elle l’a composé comme une variation, une déclinaison, comme si elle venait frapper à la porte d’une autre maison pour mieux creuser son sillon et sonder inlassablement nos ténèbres.

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© Laura Stevens

« Il avait sept ans et son visage était pourri. À la place du nez, autrefois aussi joli que celui d’une fillette, deux trous sanguinolents, craquelés, à travers lesquels l’air passait comme une urgence, séparaient des joues ravagées par des plaques rouges et noires, criblées d’énormes et profondes stries qui griffaient ce reste de figure. Le front, d’où surgissaient des bubons comme des cornes rondes, semblait sur le point d’aplatir les yeux, mangés par des paupières flasques et épaisses. le regard, toujours vivant, cherchait à reconstruire les journées vécues avant qu’un mal inconnu le frappe ainsi. »

le visage de la nuit livreL’incipit, fulgurant d’intensité, pose immédiatement les enjeux. Un enfant a survécu à une fièvre mortelle. Un guérisseur (rencontré dans La Langue des choses cachées) l’a sauvé mais il paie sa guérison d’un visage atrocement défiguré. Son père, devenu fou par la vision d’horreur, l’abandonne en hurlant. Il est recueilli par le prêtre du village qui va l’élever et l’éduquer aux côtés d’une ancienne institutrice aveugle. Il sera un monstre et devra vivre à l’écart des regards. Il est seulement autorisé à sortir de l’église la nuit, quand tout le monde dort.

« Vous vivrez, mais vous vivrez en monstre. Ne craignez pas ce mot, il ne dit rien de ce que vous êtes, il dit seulement ce que les hommes penseront de vous s’ils vous voient. Et les hommes, capables du meilleur et du pire, craignent le monstre quand il ne vit pas en eux. Ils vous chasseront, ils vous traqueront, ils diront que vous êtes infâme alors que vous avez survécu, ils diront que vous écorchez la beauté alors que la beauté est en vous comme tout être vivant, et vous ne devez jamais en douter. »

Comment grandit-on sans être vu des autres, avec la conscience d’être un monstre aux yeux de ceux dont on se cache ? Le thème du monstre face à la sauvagerie du monde est ici abordé sous la forme d’un conte gothique hypersensible qu’il faut lire comme tel. Tous les marqueurs du conte sont là : l’utilisation de l’imparfait et du passé simple ; un lieu hors du temps et de la géographie, avec une église et sa crypte ainsi qu’une forêt au centre du récit ; des personnages sans prénom (l’enfant, le monstre, le prêtre, Madame etc), afin que ne restent seulement leurs actes pour définir ce qu’ils sont ; des émotions oxymoriques s’y déploient : beauté et cruauté se répondent, bêtise et connaissance se côtoient, la vie s’ancre dans la mort, des lueurs d’espoir éclairent la brutalité d’une violence ancestrale qui peut exploser à tout moment.

L’écriture de Cécile Coulon, on peut ne pas y être sensible, on peut trouver qu’elle en fait trop, qu’elle surligne parfois trop son univers, mais roman après roman, elle a imposé son style à elle, singulier et précieux dans le paysage littéraire français. La puissance magnétique de sa langue lyrique impose sa cadence poétique et culmine à haute intensité dans des scènes d’échappées nocturnes, très inspirées.

« Dorénavant, ses sorties nocturnes avaient un but : il injectait de la beauté dans la mort, il approchait le macabre comme on approche une œuvre inconnue. »

La nuit, c’est le seul espace de liberté de l’enfant monstre, là il mène sa vie clandestine au cœur de la nature. Les pages sentent l’humus, la mousse, le sous-bois. Cécile Coulon cisèle les mots comme une matière organique, transformant la lecture en expérience sensorielle très immersive. C’est dans la nuit que l’enfant affronte son destin et découvre que «l’humanité était faite d’actes terribles qui, liés les uns aux autres, créaient entre les êtres des liens éternellement solides, bâtis sur le sang et le secret ». C’est là qu’il se construit, devient un adolescent puis un jeune adulte, là qu’il apprend par lui-même, là qu’il rencontre l’Autre, malgré tout, là qu’il se crée son destin et s’émancipe de ce qui était écrit pour lui. Ce roman d’apprentissage gothique, à la lisière du récit mythologique et de la poésie, se lit avec le plaisir du conte et reste longtemps en tête une fois refermé.

Marie-Laure Kirzy

Le Visage de la nuit
Roman de Cécile Coulon
Editeur : L’Iconoclaste
350 pages – 21,90€
Date de parution 8 janvier 2026

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