Bill Callahan – My Days Of 58 : un monde en soi

Bill Callahan, depuis toujours, avec ou sans Smog, ne pratique qu’une seule chose, l’excellence. My Days Of 58 va encore au-delà de toutes nos espérances. On sait depuis longtemps que l’Américain fait partie des plus grands parmi nos contemporains, il est en passe de devenir un « inclassique » incunable.

Bill-Callahan-2026
© Bill Mc Cullough

Chez certains, la médiocrité n’a pas cours. Pourtant, quand on regarde autour de soi, la laideur règne en grande maîtresse, elle s’infiltre partout, la beauté recule quand la vulgarité prend toute la place. Les forts en gueule battent le pavé, les idées courtes sont en verve, portées haut comme de minables étendards. On pourrait, au choix, se replier sur soi, ne plus être de cet acte politique, ou bien se battre contre vents et marées, ou encore simplement se résigner à ne rien faire, à subir. Prendre patience en attendant que la providence apporte un nouveau souffle, une nouvelle aspiration.

Bill Callahan - My Days of 58

Certains préfèrent s’étourdir plutôt que d’accepter de voir la réalité en face, de voir cette vague qui monte inexorablement et qui bouffe le sable friable de nos fondations fragilisées. L’inconsistance et l’inconstance n’en finissent pas de nous dévorer. Tout est inéluctable, l’espoir n’a pas de mot à dire. On préfère s’étourdir face à ces « grands hommes », ces icônes de la puissance et du virilisme, ces êtres de chair et de couilles. On les regarde aller à leurs parades funèbres et ridicules, on se délecte de leurs apparats et de leurs allures, on voudrait regarder ailleurs, mais ils sont là et il n’y a pas autre chose à quoi se raccrocher, alors autant assumer la nullité plutôt que rien, plutôt rien que l’effroi sans nom. Regardez la glace à l’œuvre, elle vous pénètre insidieusement, se rit de vous, et vous saisit pour ne plus jamais vous lâcher : alors, autant éructer avec le troupeau, faire jaillir une colère aveugle et sans conviction.

Bill Callahan, lui, a choisi une autre voie, ni vraiment à l’écart du monde, ni vraiment dedans. Il a traversé tous les états qu’un humain puisse traverser, comme il le dit dans Computer, il a vu des choses qu’aucun homme ne devrait voir. Dire qu’il est revenu de tout relève de l’évidence à l’écoute de ses chansons. Car il faut bien le dire, si l’on veut devenir qui est Bill Callahan, il ne faut pas lire ses interviews, voir ses prestations sur scène, il faut simplement l’écouter chanter et expliquer pourquoi les hommes chantent. Il faut le voir échanger dans le titre d’ouverture avec l’un de ses modèles, Lou Reed, pour commencer à comprendre qui est cet Américain taiseux, un peu ombrageux qu’est l’ex tête pensante de Smog. Bill Callahan est ses chansons et ses chansons sont lui, rien de plus, rien de moins. Il ne servira pas à grand chose de disserter sur tel ou tel titre car tout y est dit sans fioritures. La dimension Lo-Fi est certes révolue chez Callahan depuis bien longtemps, les arrangements toujours plus somptueux et subtils, pour ne pas dire élégants, mais il reste chez lui cette économie d’effets, cette science de l’épure qui évoquent les démos fébriles et acerbes des débuts.

Bien que tutoyant l’excellence de disque en disque, Bill Callahan alterne les albums plus difficiles et les plus accessibles, les plus secs et les plus directs. My Days Of 58 appartient sans aucun doute à ces œuvres plus « Pop » mais d’une Pop à la manière toute personnelle de Bill Callahan. Ce ne sera pas le déroutant And Dream Land qui viendra asseoir cette affirmation, car la narration prend souvent la poudre d’escampette sur le réalisme pour tendre vers un onirisme inquiet. Joignons y The World Is Still en clôture de cet album caractériel, et on comprendra aussi que Callahan ne fait pas que chanter, il peint des images, dresse des tableaux mouvants sur des toiles éphémères.

« You know i’ve been writing songs and singing for nigh on 30 years. I like it, i love it. It started out as a way for me to communicate with other people and myself and the spirits. I don’t want to say that it saved my life vut it gave me a life. » (Vous savez, j’écris et je chante depuis près de 30 ans. J’aime ça, j’adore ça. Au départ, c’était un moyen de communiquer avec les autres, avec moi-même et avec les esprits. Je ne dirais pas que ça m’a sauvé la vie, mais ça a donné un sens à ma vie) – Bill CallahanPathol O.G

Et puis, à d’autres instants, Callahan nous glisse des confidences comme il nous en a rarement sorti d’aussi directes et sincères, j’ai failli écrire désarmantes. Il est servi dans ses révélations par des arrangements de cuivres qui apportent cette saveur si singulière à l’ensemble de My Days Of 58. C’est le saxophoniste Dustin Lorenzi qui l’ a soutenu dans ce travail sur le trombone, les cuivres. C’est ce qui fait toute la différence sur un titre comme Pathol O.G qui a presque des accents Soul, un peu comme si le Folk rencontrait la Country qui rencontrait la musique black, redneck et honkytonk, tout cela réuni dans un seul mouvement.

Et puis il y a ce sens de la formule à la fois drôle et pleine de sens, chargée d’une forme de sagesse. It’s important to not treat your lifeboat as a yacht (Il est important de ne pas considérer son canot de sauvetage comme un yacht), glisse-t-il encore dans Pathol O.G. On rit avec lui, on rit souvent jaune, on jurerait entendre parfois de l’empathie dans ses propos. Pourtant, il ne cesse de se dénigrer, de chercher du sens à quelque chose qui n’en a sans doute pas ou plus. Il y a de l’humour chez Callahan, contrairement à l’image d’austérité que l’on se fait parfois un peu hâtivement de l’américain. Ecoutez Lake Winnebago pour vous en rendre compte.

Evoquer la sagesse ou une forme d’apaisement quand on parle de Bill Callahan relève de l’erreur d’interprétation. Bill Callahan est à des années lumière de toute espèce de paix, il vit dans un monde chaotique, dans un monde de chair et de sang, dans un monde où Trump hurle aux droits de douane et se croit président à vie, où ICE tue des gens dans les rues des Etats-Unis. Bill Callahan appelle à l’aide d’une voix maladroite dans Stepping Out For Air. My Days Of 58 se déleste de toutes les certitudes, assume sa noirceur et ses humeurs ou plutôt ses changements d’humeur. Jamais totalement noir ni vraiment gris, le disque choisit de ne pas choisir entre le sombre et le clair.

« And now my daughter she makes beauty, my son makes empathy so so much so so much than me so so much beauty so much empathy so much more than me and there’s two things i’ve recently come to know. Dad I know your heart was broken long ago and the two things that i’ve come to know the two pieces of your heart rendered so. » (Et maintenant, ma fille crée la beauté, mon fils crée l’empathie, tellement plus que moi, tellement de beauté, tellement d’empathie, tellement plus que moi. Et il y a deux choses que j’ai apprises récemment. Papa, je sais que ton cœur a été brisé il y a longtemps, et les deux choses que j’ai apprises, les deux morceaux de ton cœur ainsi rendu)Bill CallahanEmpathy

Face à la médiocrité, face à la laideur, face aux assauts des grandes peurs, il faut ces êtres rares saisis par l’excellence qui font des actes majeurs en les cachant en des activités mineures, qui créent des œuvres en cherchant à nous faire croire qu’ils ne sont que de simples faiseurs. Bill Callahan est l’un des plus grands, un immense créateur, à ranger tout à côté d’un Nick Cave, d’un Lou Reed ou d’un David Bowie. Lui s’en fout certainement éperdument, il est déjà ailleurs, ici et ailleurs, ni vraiment à l’écart du monde, ni vraiment dans ce monde, non, rien de cela. Bill Callahan est un monde en soi, un monde entier, une chanson dans laquelle on peut vivre et continuer de vivre, continuer de croire en quelque chose, la voix, sa seule voix.

Greg Bod

Bill Callahan – My Days Of 58
Label : Drag City
Date de sortie : 27 février 2026

 

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