Et si ce neuvième album de Gorillaz était le plus beau ? Dans un mélange de musique indienne et les multitudes de styles plus occidentaux propre à l’entité cartoonesque, Damon Albarn éponge les thématiques du deuil avec beaucoup d’élégance et un peu de folie. En compagnie d’un nouveau casting XXL évidemment.

25 ans que ça dure. Ce qui devait être à la base un projet caché en forme de récréation en parallèle de Blur a fini par prendre bien plus de place que prévu dans la vie de Damon Albarn. Pas la peine de faire de long flashback, l’histoire et le succès aussi planétaire qu’inattendu du « groupe cartoon » est connue, reconnue. Et l’entité Gorillaz de dépasser aujourd’hui les deux protagonistes principaux (ne pas oublier Jamie Hewlett, oui) pour être une sorte de grand barnum auquel viennent participer des artistes aussi prestigieux qu’éloignés les uns des autres. Où ailleurs qu’ici a-t-on pu retrouver sur disque Tame Impala, Bad Bunny, St. Vincent, Grace Jones, Tony Allen, Bobby Womack, De La Soul, Snoop Dogg ou Gruff Rhys ?
Ce qui peut paraître à la fois vertigineux et indigeste sur le papier a toujours su pourtant s’avérer être d’une grande richesse musicale, pas toujours homogène certes mais jamais à côté de la plaque non plus. Les années et la succession d’albums aidant, on peut même dire que le bagage d’Albarn a pris du poids pour lui permettre de ne jamais tourner en rond ici comme avec son groupe qu’en solo. Au point d’arriver sans doute à une sorte de maturité artistique à l’aube de ce neuvième album, The Mountain.
Ce dernier puise son inspiration dans les pertes d’êtres proches pour les deux membres du duo et aux voyages spirituels qui s’en sont suivis du côté de l’Asie et plus particulièrement de l’Inde. L’album s’avère être sans trop de surprise une passerelle entre cette musique exotique d’un autre monde et la pop plus conventionnelle et occidentale pour un mélange des genres exaltant où instruments traditionnels viennent se mêler à l’indie, la folk, le rap, le funk mais sans jamais verser dans l’excès ni le trop plein.
Il se dégage en effet quelque chose de l’ordre du spleen et de la plénitude de cette heure fleuve, comme un deuil accepté, presque doux (la magnifique fin portée par le quatuor The Shadowy Light, Casablanca, The Sweet Prince et The Sad God). Une acceptation de la mort, plus proche culturellement de ce qui se fait de l’autre côté du globe que par chez nous. Un fil rouge qui donne une cohérence musicale au projet, véritable exploit quand il s’agit de réunir autour de soi pas moins d’une trentaine d’invités (de Sparks à IDLES en passant par les passages posthumes de Tony Allen, Bobby Womack, Mark E. Smith ou la compagnie musicale précieuse d’Anoushka Shankar) et d’une dizaine de style différents.
Derrière ce prétendu calme se cachent tout de même quelques moments de bravoure, remplis d’audace où l’on voit se percuter des univers aux antipodes comme Damascus avec le roi de la musique électronique syrienne Omar Souleyman en compagnie du trop rare mais précieux rappeur Mos Def, The Manifesto qui débute sur une première partie latino-rap avant de partir vers des envolées jazzy, le plus électrique Delirium ou le pop hindou The Moon Cave (quel couplet du grand Black Thought!).
Tout ça au service d’un bien commun, d’une volonté de rassembler qui, en ces temps de fractures permanentes, fait également office de pommade bienvenue. Un disque world-music dans le sens le plus large du terme et sans nul doute l’album le plus précieux et précis de la discographie de Gorillaz.
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Alexandre De Freitas
