« La guérisseuse de Catane », de Simona Lo Iacono : au service des autres

Simona Lo Iacono nous offre un roman exaltant et vertigineux, à peine plus de 150 pages pour nous raconter comment Virdimura est devenue, envers et contre une société en grande partie hostile, une guérisseuse, une médecin. Un autre contribution de Simona Lo Iacono à l’histoire de ces femmes oubliées qui se sont mises au service des autres.

 Iacono Simona,
© 2016 Giliola CHISTE

Au moment d’écrire sur cette guérisseuse de Catane, je suis pris d’une sorte d’inquiétude. Simona Lo Iacono ouvre tellement de portes, trace tellement de chemins, racontent tellement d’histoires qu’il semble impossible de parler de tout. Un livre-univers, un roman vertigineux. Et pourtant il n’est pas si épais. Ce n’est pas Crime ou Châtiment, Guerre et Paix ou Les misérables. Simona Lo Iacono écrit peu. Comme ce fut le cas avec ses précédents ouvrages, celui-ci fait guère plus de 150 pages, mais des pages d’une densité et d’une force incroyable. Quiconque vous dira que Simona Lo Iacono a une écriture sobre mentira ou cherchera des effets à peu de frais. Chaque phrase est ciselée, taillée au millimètre, avec des effets de vocabulaire incroyables, au point qu’on en vient à se demander comment il est possible d’écrire comme ça (même si la traduction de Serge Quadruppani est remarquable, l’effet est encore plus saisissant en Italien). Des phrases qui font surgir devant nous de vraies personnes (plus des personnages), et les font habiter des mondes à la fois merveilleux et misérables, qui quelque fois sentent la pourriture des cadavres et d’autre fois les épices. Simona Lo Iacono a écrit un petit (par la taille) livre mais dense rempli à ras bord d’un tas de thèmes, de pistes, d’idées mais aussi d’images, d’odeurs, de sentiments, d’humanité, de haine et d’espoir. D’où le vertige et l’inquiétude.

guerisseuse-de-catane-Le plus simple pourrait être de commencer par cette histoire de « première femme médecin de l’histoire », qui est à la fois vrai et exagéré et pas très informatif. Virdimura donc — virdi pour le vert des plantes que son père ramassait sur les murailles de Catane, les mura — fût de fait la première femme autorisée à exercer la médecine. C’était à Catane, en 1371. C’est avéré, c’est le point de départ de l’histoire que Simona Lo Iacono voulait raconter, elle qui a pris l’habitude de chercher dans les fameuses oubliettes de l’histoire des personnages féminins remarquables.

Mais elle fait bien plus que ça. Elle raconte d’abord comment Virdimura a appris la médecine. avec son père, Urìa, lui-même médecin juif, un homme si particulier, au physique si différent (ce qui lui vaut l’ostracisme des juifs de Catane) et à la mentalité si particulier ; Urìa, un homme libre, ouvert, qui refuse les dogmes et les contraintes et qui soigne pour guérir, pour aider, par devoir et par amour de son prochain et pas pour gagner de l’argent ou de la gloire ; ce qui le place aussi en marge de la société : à cette époque, être médecin, c’est avant tout avoir un diplôme et faire partie d’une confrérie et ne pas accepter ces règles est dangereux. Simona Lo Iacono décrit parfaitement cette atmosphère d’amour et de marginalité, de dévouement aux autres et de danger permanent dans laquelle Virdimura apprend la médecine, apprend que les maladies ne sont pas que physiques, que le corps va mal quand l’âme souffre, que sourire et chanter sont aussi des médicaments.

Elle apprend aussi que vivre de cette manière, à la marge, de s’occuper des pauvres et des malades, est un défi à la société. Certes, Catane est une ville multi-culturelle ou tout un tas de religions et de nationalités se côtoient, mais c’est aussi une ville très cloisonnée, très hiérarchisée. Les juifs sont enfermés dans leur ghetto. Les prostituées dans leurs bordels. Les riches dans leurs grandes demeures. Et les femmes dans leur rôle de femme. Si La guérisseuse de Catane n’est pas un roman féministe, c’est néanmoins un roman qui montre parfaitement combien les femmes n’ont pas leur mot à dire dans l’existence qu’on choisir pour elles. Et quand une femme, juive de surcroit, se met en tête d’exercer la médecine, c’est encore plus compliqué. Cela relève de la folie, de la provocation. Virdimura n’est aimée ni des hommes, ni des juifs, ni des chrétiens. Elle doit affronter les suspicions, les accusations de sorcellerie (sa maison est détruite plusieurs fois). Elle doit se justifier, se protéger, se défendre en permanence. Simona Lo Iacono raconte cette lutte permanente contre l’obscurantisme. Et elle raconte aussi l’entraide et l’amour qui permettent à Virdimura de survivre à ces batailles.

Virdimura sera sauvée. Par sa foi dans la médecine, dans le besoin de soigner, dans le besoin d’aider. Elle est sauvée par d’autres femmes marginalisées, maltraitées. Elle est aussi sauvée par d’autres hommes ; en plus de son père, il y a Josef, un autre médecin, père dePasquale qui devient son mari. Parce que, finalement, si Virdimura devient médecin, c’est aussi parce qu’elle apprend d’autres hommes. Elle n’est pas seule contre le monde entier, seule avec ces femmes rejetées, méprisées et marginalisées autour d’elle. Il y a ces quelques (peu, c’est vrai) hommes qui l’aident et qui lui transmettent ce qu’ils savent. C’est d’ailleurs exaltant de voir comment ces personnes — Urìa, Virdimura, Pasquale — cherchent à résoudre le mystère de la vie, lisant sans relâche des livres, les recopiant, cherchant sans cesse des recettes de médicaments. Des personnes qui cherchent à apprendre pour sauver, au péril de leur vie, sans peur ni appréhension, qui luttent contre les obscurantismes et les maladies. Exaltant, oui, et vertigineux.

Alain Marciano

La guérisseuse de Catane
Roman de Simona Lo Iacono
Traduit de l’italie par Serge Quadruppani
Éditeur : Métailié
176 pages – 20 euros
Parution : 20 février 2026

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