« La musique adoucit les morts » de Hugo Paviot : un polar provincial qui prend tout son temps

La musique adoucit les morts est le premier polar  d’ Hugo Paviot, un auteur mélomane qui préfère les promenades dans Clermont-Ferrand plutôt que les courses poursuites trépidantes. Une enquête sans concession aux standards du genre mais menée au rythme provincial des « territoires » comme on dit désormais.

© David Rivas

Après s’être fait un nom dans le monde du théâtre, après un ou deux romans, Hugo Paviot s’aventure sur le terrain du polar avec La musique adoucit les morts, un titre en trompe-l’œil qu’on croirait tiré de la Série Noire ou de chez Frédéric Dard.

C’est le commissaire Ambroise Lecendre (violoncelliste à ses heures), dit Mélo, qui va nous servir de guide dans la cité auvergnate, celle qui regroupe désormais Clermont et Montferrand. Mais si les deux cités sont réunies depuis 1630, certains habitants ne s’en sont toujours pas remis !
« Il est fier d’être un Montferrandais de souche. Un mulet blanc, du nom donné aux locaux depuis qu’en 1814, une foule de vignerons portant le traditionnel costume de fête à plastron blanc avaient dételé le carrosse de la duchesse d’Angoulême venue alors en visite royale, et l’avaient tracté à la place des chevaux jusqu’à la mairie de Clermont où l’attendaient le maire et ses adjoints.
Fier de sa grand-mère, plus particulièrement, qui a été rosière avant-guerre. Pauvre, elle avait été couronnée parce que méritante et, il faut bien le dire, parce qu’elle était la plus jolie des pauvres. »

Mélo n’a que peu de temps pour profiter de l’édition 2022 du Festival international du court métrage : le voici déjà appelé sur la scène d’un crime, le quatrième d’une série qui dure maintenant depuis quatre ans.
« La femme est le quatrième cadavre découvert sur le site de l’Ecopôle du Val d’Allier. Sur les trois premiers, les enquêteurs n’ont trouvé aucun ADN véritablement exploitable, mais il faut dire que les corps étaient dans un sale état. Il est certain que les quatre affaires sont liées. La coïncidence, sinon, serait à peine croyable : trois hommes et une femme. Découverts morts sur le même site à quatre ans d’intervalle, avec toujours la même signature christique.
[…] On tue d’abord le fils d’un affairiste avide d’argent qui vend un terrain à des industriels au lieu de le sanctuariser, puis on élimine un des industriels ayant exploité le sol en causant des dommages à la nature, on trucide ensuite un politique ayant favorisé les transactions, et enfin… on arrive à la galeriste parisienne qui n’a rien à voir avec tout ce bordel. Non, il y a un truc qui cloche. »

Le récit débute donc en 2022, l’année de l’invasion de l’Ukraine, de la dissolution de notre Assemblée, … le monde va mal et ce fond sonore nous est rappelé régulièrement comme un refrain lancinant. Autour du crime : la mouvance de Effondrement-Revirement, qui serait un clone littéraire du vrai mouvement Extinction Rebellion. Mais les activistes écolos sont-ils vraiment derrière cette série de meurtres ? Autour de Mélo le solitaire, « un animal sauvage, avec juste la grammaire et la syntaxe en plus » : son adjoint Dupuy et sa petite famille, sa jeune collègue Morgane ou encore une bonne amie d’origine japonaise, Tsukiko, dont le prénom (et la personne) évoque les années douces – celles du roman de Kawakami Hiromi joliment adapté en manga par Jiro Taniguchi.

Pour cette première incursion dans le polar, Hugo Paviot a délibérément évité le rythme trépidant du thriller ; il préfère s’attarder longuement pour installer son personnage solitaire, sa ville natale, ses passions pour le septième art et la musique, ses pensées vagabondes, son entourage. De nombreuses digressions sont l’occasion pour Mélo de réfléchir à ces meurtres et à la marche du monde qui l’entoure.
« Il ressort les dossiers, les relit dans leur intégralité, donne des instructions, tord dix-huit trombones, envoie valser quatre avions en papier dans la corbeille, avale deux thermos de citron gingembre, oublie de déjeuner, rumine encore et encore pour en venir à la conclusion que le monde est réellement devenu fou. »

Le récit et l’enquête vont s’étendre sur près de trois ans, ce qui laisse à Paviot et Mélo, tout le loisir de s’indigner de la montée de l’extrême droite, du second mandat de Trump, de l’invasion de l’Ukraine ou encore des turpitudes de l’abbé Pierre, entre autres sujets médiatiques qui ont émaillé la période 2022-2024 !

Tant et si bien que même si tous ces crimes semblent manifestement rattachés au lieu où l’on a retrouvé les cadavres (le parc Ecopôle), aucune piste solide ne montre le bout de son nez et l’enquête traîne en longueur, au grand désespoir des autorités.
« – Le ministère nous met une pression pas possible. Mélo connaît la musique, non ?
– C’est une menace ?
– Prends ça comme un soutien. Bon, sinon, à part ça, ça va ? »

Hugo Paviot ne fait guère de concessions aux standards habituels du roman policier : voici un auteur qui a plutôt envie de nous raconter une histoire, et même des histoires, de nous parler d’art, de musique, de patrimoine, et de plein d’autres choses. Et il ne s’en prive pas, avis aux amateurs !

Avouons qu’on a eu un petit peur tout au long de ce bouquin, non pas à cause des crimes commis☺, mais parce que Mélo menace plusieurs fois de prendre sa retraite après avoir élucidé cette dernière affaire. Allez, pour une fois on va spoiler sans vergogne : soyez rassurés, Mélo va bien rempiler quelques années, de quoi nous assurer une suite, en tout cas on espère !

J’en profite pour un petit aparté sémantique : le mot « province », sans doute jugé trop péjoratif, est désormais banni des discours institutionnels. On parle désormais de « territoires », éventuellement de « régions », comme si changer de mot suffisait à changer (ou seulement masquer ?) la réalité et ses disparités (cf. un petit article de Radio France à lire ici ou même les préoccupations de l’Académie Française !).

Mais Hugo Paviot et Mélo s’en foutent totalement : à Clermont-Ferrand, ils sont chez eux, tout simplement !

Bruno Ménétrier

La musique adoucit les morts
Roman de Hugo Paviot
Editeur : éditions de l’Aube
264 pages – 18,90 €
Date de parution : 6 février 2026

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.