Librement inspiré d’un fait divers, Lâcher les chiens entraîne le lecteur dans les pas d’un homme en fuite qui a basculé à la lisière de la folie. Voici un premier roman qui attire l’attention par sa maîtrise narrative et une prose syncopée en parfaite osmose avec une tension qui monte inexorablement.

« Je range le revolver brûlant dans ma poche. Il me reste exactement deux minutes avant que l’alarme se déclenche.» Valère vient de fuir l’usine d’alimentation animale dans laquelle il travaille depuis neuf ans. Les premières pages tonitruantes immergent le lecteur dans l’urgence de ses premières minutes de cavale. On ne comprend pas tout mais l’intensité du moment est transmise avec deux questions lancinantes qui apparaissent très vite : qu’a-t-il fait d’irréparable pour que le GIGN soit à ses trousses et quelle sera l’issue de cette cavale?
Pour y répondre, Antonin Feurté remonte le fil de la vie de Valère, tressant trois arcs narratifs distincts qui s’éclairent respectivement: la cavale en elle-même dans la montagne avec comme talisman une vieille carte transmise par son père décédé qui l’a initié aux secrets des Pyrénées ; le récit des heures précédents sa fuite, dans l’usine ; et enfin les souvenirs d’enfance, adolescence et début de son couple avec Lisa.
Jamais le récit ne ralentit. Même si on pressent que cette course contre la montre est perdue d’avance pour Valère, le suspense reste présent et la tension monte inexorablement. Chapitres courts, prose sèche, phrases en rafale portées par une une énergie brute et nerveuse, sans ornement superfétatoire, Antonin Feurté a trouvé incontestablement le ton juste, au diapason de l’esprit en surchauffe de son narrateur …
… d »autant que le lecteur est complètement enfermé dans la tête de Valère, comme forcé à se sentir responsable de ce qui va lui arriver, sans pour autant être empathie avec lui. Aucun contre-champ, aucun contrepoint pour déterminer si la violence dans laquelle le personnage s’est engagé est « légitime » ou si elle relève de la paranoïa la plus aiguë. Les mois précédents, on le voit basculer dans ce qui ressemble à une folie insidieuse, assailli d’insomnies, persuadé que sa femme et son fils sont menacés et qu’il doit se préparer à agir pour les protéger.
A mesure que Valère se révèle être un narrateur de moins en moins fiable ; le roman noir se mâtine de roman social, ce qui apporte de la profondeur au récit. Valère n’est pas fou, c’est un homme en colère, un homme ordinaire que la violence sociétale a transformé en bombe à retardement. L’auteur décrit parfaitement la mécanique d’aliénation et harcèlement qui peuvent se déployer dans le monde du travail et finir par tordre le réel, surtout si un héritage familial douloureux a fragilisé les fondations intimes.
« Dans mon dos, derrières les coassements des crapauds entre mes joncs de l’étang, il y a une masse plus épaisse, toujours en suspens, un bruit blanc qui sature mes oreilles. Le soupir des montagnes, disait le père. Le silence a une autre texture ici, il épouse chaque parcelle de mon corps, apaise le bruit de mon crâne, m’aide à prendre les bonnes décisions. Ce n’est plus ce grésillement incessant qui m’empêchait de dormir le soir venu. Dans cette nature, je ne suis plus rien, plus personne, ni ouvrier, ni père, ni mari. Pourtant, je me sens presque fils. »
Le roman est sombre. Les scènes de nature writing dans les Pyrénées racontant la survie du fuyard auraient pu jouer la carte de la rédemption pour un homme en rupture sociale totale, mais ici, la nature n’est pas romantisée, ce n’est pas un havre de paix ni une terre promise prompte à apaiser ce qui n’a pu l’être par l’amour conjugal ou la paternité. Le réel, quel qu’il soit, est montré dans sa rugosité la plus brutale.
Un jeune auteur à suivre assurément.
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Marie-Laure Kirzy
