« Qui se ressemble  », d’Agnès Desarthe : quand une chanson ouvre les portes du passé 

La Résonnante est une collection littéraire qui cherche à faire résonner littérature et musique, intime et universel. Ici, c’est la chanson Ente Omri d’Oum Kalsoum qui sert de fil d’Ariane pour raconter avec délicatesse et sensibilité fine l’exil, la langue et l’identité culturelle au sein d’une famille juive cosmopolite, entre Algérie et France, celle d’Agnès Desarthe.

Agnès Desarthe
©Celine Nieszawer/Leextra

Dans ce texte à teneur autobiographique, Agnès Desarthe convoque ses souvenirs de fillette de sept ans lorsque le 6 octobre 1973 elle découvre la guerre, celle du Kippour, mais aussi ceux de son père jeune homme pleine d’espoir débarquant d’Algérie à Besançon en 1956 pour ses études universitaires, petit dernier d’une fratrie menée par une matriarche puissante depuis la mort du père.

C’est une chanson qui lui ouvre les portes du passé. Lorsqu’elle entend Oum Kalsoum chantait « Tu es ma vie », la petite Agnès identifie la figure de la diva égyptienne ) à celle de sa grand-mère paternelle Bouba : « comme elle, elle porte des lunettes fumées, comme elle, elle a toujours un mouchoir à la main, comme elle, elle parle arabe, comme elle, elle n’a pas l’air commode.» Bouba est une émigrée au carré, juive originaire de Libye ayant migré en Algérie avant de fuir en France en 1962 à l’indépendance du pays. Elle a toujours parlé arabe, très mal le français, au point que quand la guerre du Kippour éclate, sa petite-fille demande si c’est la guerre avec les Allemands.

« - Non, me répond-on. Avec les arabes.
En moi-même, je réplique : Avec les arabes ? Mais voyons, c’est impossible. Les arabes, c’est nous. »

Agnès Desarthe avance à pas feutrés dans l’évocation de ses souvenirs. Elle parvient à retrouver avec justesse la sensation de l’enfant qu’elle fut avec sa candeur.la plus pure. Elle explore ainsi de façon profonde l’histoire de cette famille juive dont la branche paternelle séfarade parle arabe et pratique la cacherout strictement, alors que la branche maternelle ashkénaze se montre moins exigeante à l’égard de la religion mais il y a ce grand-père assassiné à Auschwitz, ce qui semble à la petite Agnès « incroyablement juif, plus juif que la cacherout, plus juif que tout »

Le titre qu’elle a choisi pour son texte est volontairement tronqué. Qui se ressemble … s’assemble … ou ne s’assemble pas ? C’est toute la question de l’identité que pose élégamment le livre. Est-ce qu’avoir des affinités culturelles fait de nous forcément des proches, ou cela peut-il tout de même nourrir l’altérité voire l’antagonisme ?

Dans une très belle scène qui fait résonner passé et présent, la petite Agnès demande à l’Agnès adulte pourquoi elle vient la visiter dans le passé de 1973, l’écrivaine lui répond « je viens parce que l’avenir lui rassemble », lui expliquant toute la complexité de l’appartenance et de la judéité, certains juifs séfarades ayant moins en commun avec les Ashkénazes qu’avec des musulmans d’Orient, comme cette grand-mère qui ressemblait tant à Oum Kalsoum.

Sans jamais rien asséner mais avec une intelligence tissée de subtilité. Agnès Desarthe parvient, l’air de rien, de parler de l’absurdité des guerres du passé et de celle d’aujourd’hui, la guerre provoquée par les massacres du 7 octobre 2023 réveillant les interrogations de l’enfant qu’elle était cinquante ans auparavant. Ils sont rares les textes qui rendent sensibles tout ce qu’on porte en soi, tout ce dont on hérite de ces voix du passé qui vivent en nous et construisent notre identité.

Marie-Laure Kirzy

Qui se ressemble
Récit d’Agnès Desarthe
Editeur : Buchet-Chastel (collection La Résonnante)
192 pages – 19€
Date de parution : 8 janvier 2026

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