« Munichs », de David Peace : football et résilience

Avec ce roman, David Peace conclut sa trilogie sur le football en revenant sur la Munich air disaster qui frappa Manchester United en 1958. Un livre sombre, tendu et halluciné, une fresque noire et bouleversante qui prend le lecteur à la gorge.

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Non, ce Munich-là n’est ni celui de la création du parti nazi, ni celui des accords de Septembre, ni même celui de la prise d’otages des jeux olympiques. Le Munich de David Peace est celui de l’accident d’avion du 6 février 1958 qui a coûté la vie à une vingtaine de personnes dont une partie de l’équipe du Manchester United Football Club.

munichsSi vous ne connaissez pas l’histoire, sachez donc que Man Utd revenait de Belgrade où, la veille, l’équipe avait arraché sa qualification pour les demi-finales de la coupe d’Europe des clubs champions contre la fameuse Étoile Rouge après un 3-3 mémorable. L’avion était reparti après le match et avait fait une escale à Munich, où le temps était exécrable, froid, neige, glace… Le pilote avait essayé de décoller une première fois, n’avait pas insisté, puis une seconde fois et avait de nouveau renoncer, avant de lancer son appareil une troisième fois. Las. L’avion n’avait pas réussi à prendre l’air et s’était écrasé en bout de piste sur une maison improbablement proche de la piste. Coupé en deux. La plupart des victimes se trouvait à l’arrière. Journalistes, membres du staff, personnel navigant (comme on ne disait pas à l’époque), le co-pilote et, évidemment, les joueurs. Non seulement plus de la moitié d’une équipe qui avait commencé à dominer le football anglais, mais des gamins, qu’on appelait déjà les « Busby Babes », parce qu’ils avaient été recrutés par Matt Busby, le manager de l’équipe. Un de ces moments dramatiques du sport, comme l’accident d’avion du Grande Torino a Superga en 1949, l’accident d’avion (encore) de l’équipe de rugby uruguayenne dans les Andes en 1972, sans parler des accidents survenus dans les stades. Des événements qui marquent plus qu’un sport—pourquoi… allez savoir, il y a bien des études qui portent là-dessus—, qui émeuvent de manière disportionnée…

David Peace raconte une histoire qui commence juste au moment où l’avion s’est écrasé et les quelques survivants essaient de s’extirper de leur siège, de la carlingue, jusqu’à la finale de la coupe d’Angleterre entre Manchester United et les Bolton Wanderers, du 3 mai 1958 (finale que Manchester perdit 2-0). Un peu plus de 550 pages, un livre qui physiquement pèse assez lourd et ça ne lui va pas si mal parce que ce pavé pèse mentalement d’un poids effrayant. Et ce n’est certes pas un défaut. David Peace se hausse à niveau de la tragédie dont il parle.

On le sait, David Peace ménage rarement son lecteur, son style est prenant, harassant, épuisant, malmène, secoue, brutalise presque. Et ici, c’est le cas. Les pages consacrées à l’accident — racontées à travers l’expérience de l’accident de certains survivants — sont difficiles à lire. Évidemment pas parce que ce serait mal écrit, ou pesant ou quoi que ce soit de négatif. Non, parce que le contenu est saisissant. Peace passe d’un survivant à l’autre, de l’hôtel où Bill Foulkes et Harry Gregg qui s’en sont sortis physiquement sans rien, sont logés, à l’hôpital ; de Munich à Manchester à Londres, aux familles des victimes. Leur angoisse passe comme une transfusion dans vos veines et vous écrase. Les moments de répits sont rares. La tension est permanente. On ne souffle pas, même quand David Peace passe aux descriptions des matchs que Manchester United jouera pour terminer la saisons.

Oui, parce qu’après l’accident, vient la suite. Le premier match, qui devait se dérouler le surlendemain contre Sheffiled Wednesday, est certes repoussé mais pas les autres. The show must go on ? En partie oui, mais pas que. Il faut reconstruire une équipe. La fédération anglaise accepte que l’équipe puisse faire venir des joueurs d’autres équipes, lesquelles acceptent aussi de faire des efforts. De plus ou moins bonne grâce. Au début, ça va, et puis petit à petit, l’unité nationale autour du club du centre de l’Angleterre commence à se fissurer. Jimmy Murphy, l’adjoint de Matt Busby, responsable de l’équipe du pays de Galles, absent à Munich car retenu par un match international, prend les rênes de l’équipe, puisque Busby avait été grièvement blessé dans l’accident. Il réussit à trouver des joueurs et permet à l’équipe de terminer le championnat. Mais aussi de disputer la demi-finale de la coupe d’Europe – l’équipe est éliminée par l’AC Milan (2-1 ; 0-4).

David Peace réussit à faire vivre ces moments avec le même brio que pour le reste, sans cynisme, sans angélisme. Il réussit aussi à faire passer la difficulté que les joueurs éprouvent à repartir de l’avant, s’entraîner, jouer des matchs – les enchaîner, autour de Pâques l’équipe joue 3 matchs en 3 jours — en portant le poids de la tragédie sur les épaules. Mais aussi le besoin de jouer pour oublier, peut-être pour rendre hommage aux morts. Une revanche sur la tragédie.

Les résultats de la fin de saison sont décevants, malgré les apports des joueurs recrutés dans l’urgence. Manchester ne gagne pas grand-chose en championnat mais réussit quand même à se hisser en finale de la coupe. La victoire aurait eu un goût spécial. Peut-être que le simple fait d’avoir réussi à surmonter ce terrible accident était à lui seul une victoire. Une victoire collective. C’est aussi la spécificité de ce troisième pan de la trilogie de David Peace sur le football. 44 jours (le récit des 44 jours passés par Brian Clough à Leeds United) et Rouge ou Mort (l’histoire de Bill Shankly à Liverpool), étaient des romans centrés sur un homme et son pouvoir. Ici, même si Matt Busby est présent et si Jimmy Murphy occupe une grande place dans l’histoire, Munichs parle surtout d’un drame collectif. Ce n’est pas l’histoire d’un homme face au reste du monde, mais d’un groupe, d’une ville, d’un pays face à la fatalité. La trilogie se clôt sur la fragilité (et peut-être aussi la force) d’un club, d’une société, avec un roman de la perte et de la survie, de la reconstruction. Un roman qui rappelle combien le foot n’est pas qu’une affaire de victoires et de défaites.

Alain Marciano

Munichs
Roman de David Peaces
Traduction de l’anglais par Isabelle Maillet
Éditeur : Rivages
576 pages – 24,90 €
Parution : 4 mars 2026

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