Entre son statut de producteur vénéré par les plus grandes stars (Beyoncé, Rosalia, Kanye, Travis Scott etc) et l’artiste-bidouilleur indie/électro/soul, le cœur de James Blake balance encore et toujours. Ce septième album – le premier en indépendant – ne tranche pas la question mais permet au britannique de montrer une fois de plus toute l’étendue de son talent et son impressionnante palette de compositeur.

Choisir, c’est renoncer. Depuis plus de quinze ans désormais, James Blake marche sur une ligne de crête oscillant entre sa riche carrière solo de compositeur au spleen électronique/soul et son agenda de ministre qui le voit travailler avec tout ce que le monde compte de popstars (Beyoncé, Rosalia, Travis Scott, Kanye West, Kendrick Lamar etc). C’est bien simple, de 2016 à 2022, pas un blockbuster n’est sorti sans que l’on aille chercher la mélancolie mélodique du britannique, devenue une signature musicale reconnaissable. Une exposition relative sous les projecteurs que Blake ne cherche pas véritablement à fuir mais dont il se garde bien de faire une finalité. Et c’est pour mieux se prémunir sans doute qu’on l’a vu enchainer coup sur coup en 2023 deux décisions artistiques assez tranchées avec tout d’abord un disque électro de niche, moins accessible, Playing Robots Into Heaven, puis un départ de chez Universal pour passer en indépendant.
Trying Times, septième album, arrive donc avec une curiosité certaine sur les intentions du garçon. Va-t-il continuer à s’émanciper de son statut de « sadboy » pop ? Proposer une nouvelle direction ? Ou alors garder sa ligne conductrice, lui qui a toujours su faire évoluer sa science de la production depuis ses débuts minimalistes et vaporeux de son fameux premier disque éponyme jusqu’aux confins du R&B et du rap pour le sommet Assume Form. La question n’est finalement pas vraiment tranchée.
Preuve avec Death of Love, premier single et parfaite synthèse de ce que représente James Blake dans la musique aujourd’hui. Une atmosphère planante, profonde où l’on retrouve des éléments devenus familiers chez lui entre des basses trap, les silences, des voix déstructurées, un peu d’électronique (avec un code Morse) produits à la perfection. Rien de neuf mais le titre fait instantanément mouche.
La suite des événements est en bonne partie du même acabit, l’opus est construit sur des fondations déjà croisées précédemment, sur lesquelles il sait s’appuyer à bon escient, sans jamais verser dans la facilité de la redite. Des titres électro/indie bidouillés à l’infini à base d’échantillons et de voix pitchés (Walk Out Music, Days Go By, Rest of Your Light), la session rap (Doesn’t Just Happen où l’alchimie avec son frère d’arme Dave fait encore parfaitement mouche) et des tentatives abstraites qui retombent sur leurs pattes (Through the High Wire, chute d’un titre enregistré au préalable avec Kanye). Toujours avec la bonne idée originale, la petite invention qui fait passer le morceau dans une autre dimension, même lorsque celui-ci est mal engagé (le gnan-gnan I Had A Dream She Took My Hand repris de justesse grâce à son joli final).
Et en terme d’idée inspirée, comment ne pas revenir sur ce passage à l’analogie pour les deux titres phares de l’album. Pour la première fois de sa discographie, le petit rat de studio met ponctuellement les machines au second plan pour enregistrer les instruments live et le résultat est tout bonnement exceptionnel. Tout d’abord l’immense Trying Times, quelque part entre soul et ballade pop vintage absolument délicieuse, gorgé d’émotion où la voix de James Blake se love parfaitement dans le coton. Encore un titre 20/20 qu’il peut ajouter à sa collection de morceaux poignants. Vient juste derrière de manière plus surprenante Make Something Up où il s’essaie à l’indie-rock solaire avec un succès certain. On aurait presque envie de le voir tenter la déclinaison sur un disque entier !
La palette de composition est large et déployée comme jamais peut-être auparavant. Blake maitrise son football et ajoute même quelques gestes techniques à sa panoplie. Une richesse sonore qui lui permet aussi de planquer une écriture certes sincère mais un peu naïve et redondante sur l’amour et les sentiments. On passe outre tant il y a à prendre ailleurs. Album synthèse par excellence, Trying Times est une mise à jour agréable des capacités de son créateur et vient épaissir une discographie qui ne connaît toujours pas de couac.
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Alexandre De Freitas
