Dans ce roman puissant et sensible, Mathilde Forget explore l’enfance brisée et l’éveil amoureux d’Édith, hantée par le suicide de sa mère. Entre souvenirs fragmentés et scènes intimes le récit navigue librement entre passé et présent, offrant une plongée bouleversante dans le deuil, le désir et la reconstruction de soi.

« Le suicide de ma mère quand j’ai huit ans est une pierre dans ma bouche qui ne fond jamais (…) j’ai appris à mettre la pierre dans mon ventre, temporairement, si je dois parler. Pour libérer la bouche. C’est tout. Quand c’est fini, quand j’ai fini de parler, la pierre remonte dans ma bouche. Le deuil efface l’injustice. Jamais je ne cesse de garder la pierre dans ma bouche. Jamais je ne digère le suicide des autres. »
Des traumatisme hérités de l’enfance, Édith en a plein la tête. Petite, elle découvre qu’elle préfère les filles, mais elle croit que seuls les garçons ont le droit de les aimer. Elle a beau se fabriquer une barbe en mousse dans son bain, rien n’y change et fait naître en elle un profond sentiment de honte. Et puis lorsqu’elle a huit ans, sa mère se suicide. Elle apprend qu’on peut perdre ce à quoi on tient plus que tout au monde. Depuis, hantée par l’angoisse de la mort, elle vit en se cachant. Jusqu’au jour où elle tombe folle amoureuse, et réciproquement, d’une fille rencontrée dans le RER.
Le bonheur est-il possible quand il combat des souvenirs d’une enfance marquée par le chagrin ? Comment une jeune femme peut-elle se construire et avancer dans une relation amoureuse épanouie malgré des terreurs anciennes ? Pour répondre à ces questions existentielles librement inspirées de son propre parcours, Mathilde Forget a choisi une structure narrative fragmentée faite de multiples scènes discontinues, sans lien chronologique évident.
C’est assez déroutant car la forme du récit emprunte aussi bien au flux parfois aléatoire des souvenirs réels qu’à celui des souvenirs reconstruits au fil du temps, voire même ouvertement inventés, mais qui tous assemblés révèlent la vérité d’Edith. Présent, enfance, imagination, ces trois lignes s’entrelacent dès le troublant premier chapitre qui commence avec des « si » dans lequel Edith imagine ce qui se serait passé si elle avait grandi avec son amoureuse dans la même ville et si elles avaient été dans la même classe. Comme si elle racontait l’histoire en plusieurs versions avec plusieurs enfances alternatives
On peut ressentir le besoin d’une deuxième lecture pour assembler les scènes de manière plus lisible. Mais on peut aussi se laisser porter par la liberté qui s’invite en permanence dans un texte dont on a souvent l’impression qu’il échappe à son autrice, dans le bon sens du terme, pour laisser le lecteur naviguer à sa guise et s’imprégner de sensations très diverses.
« J’ai déjà imaginé que je te léchais les jambes en entier. En me demandant à quel endroit je n’aurais plus de salive pour continuer. », « La découverte de ton visage le matin installe un large ventre dans ma gorge, prêt à tout avaler. »
On s’émeut ainsi de la justesse d’une histoire d’amour qui naît et se développe, racontée au quotidien avec une délicatesse de chaque instant. On est touché par la sensualité poétique qui se dégage des scènes charnelles, aussi pudiques qu’enjouées. On se sent connecté à cette jeune fille qui a connu enfant l’expérience de la mort et se raconte des histoires pour parvenir à vivre sans trahir l’enfant qu’elle a été tout en dépassant les peurs du passé qui la poussent à imaginer sans cesse comment pourrait mourir celle qu’elle aime. Dans ce texte sincère à l’émotion à fleur de peau, on peut cependant regretter la fin un peu facile ou du moins qui arrive un peu trop vite pour vibrer au diapason de ce qui l’a précédé.
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Marie-Laure Kirzy
