Faisant suite à leur acclamé That’s What The Music is For et après 40 ans d’une carrière irréprochable, le groupe culte The Apartments se lance en mars et avril dans une tournée française, qui passera par Petit Bain le 31 mars. L’occasion était toute trouvée pour parler avec Peter Milton Walsh, l’unique membre permanent et âme du groupe.

Benzine : Vous vous apprêtez à partir en tournée en France en mars pour neuf dates, avec des étapes à Paris, Angers et Tourcoing. Je me souviens vous avoir vu dans une salle comble à Chartres il y a quelques années. Comment expliquez-vous le lien très fort que vous semblez entretenir avec le public français ?
Peter Milton Walsh : Honnêtement, Laurent, expliquer n’est pas ce que je fais le mieux. Je suis assez heureux de vivre dans l’éclat de ce mystère – bienveillant – et de m’en émerveiller. Mais si ce lien devait s’expliquer, un Français, quelqu’un qui comprend vraiment l’âme du pays, le ferait forcément mieux que moi, non ?
J’ai revu récemment « Our England’s gone – and so are you… » (The Fading Light) sur une feuille de paroles, et je me suis dit que c’était vrai aussi du New York que j’avais en tête avant d’y vivre. Et c’est vrai, d’une certaine façon, de la France qui habite mon imaginaire depuis longtemps : elle est en noir et blanc. C’est Cléo, Le Feu follet, L’Amour à la mer – « la musique et le parfum sont la meilleure façon de se souvenir des choses ». Une France qui s’est évanouie. Je n’en suis pas nostalgique : c’est juste la vie.
Enfant, j’espérais qu’avec des chansons je pourrais m’ouvrir une porte, m’arracher à la ville où j’ai grandi : Brisbane. Mes yeux étaient toujours braqués sur l’Europe et sur New York. J’y suis allé. Et j’espérais aussi écrire pour échapper au destin qui m’attendait si j’étais resté là-bas, dans cette ville lente, chaude, assoupie, au bord du fleuve.
Il m’arrive de me sentir presque spectateur de l’histoire, assez improbable, de la façon dont les choses ont tourné pour moi. J’ai eu, par moments, peu de sagesse, avec un don particulier : prendre quelque chose de bien et le transformer en désordre. J’ai malgré tout continué, à bas bruit, et puis il y a eu de longues plages de silence.
Alors, après dix-huit ans de disparition, le miracle n’est pas que je sois encore là. Le miracle, c’est que les gens, eux, y soient encore. Ce qui explique sans doute pourquoi, aujourd’hui, dans nos concerts, se côtoient celles et ceux qui sont venus voir The Apartments au siècle dernier, et celles et ceux qui ne nous ont découverts que dans celui-ci.
Benzine : Votre album That’s What The Music Is For a été salué avec enthousiasme par la critique, notamment par Benzine. À quel point ce type de reconnaissance compte-t-il pour vous ?
Peter Milton Walsh : Je suis profondément reconnaissant quand je vois que les chansons ont été accueillies, comprises, et qu’on en parle avec autant de soin. Comme la lecture, ce type d’écriture se fait rare aujourd’hui ; alors, quand quelqu’un d’évidemment attentif accorde à ma musique du temps et une écoute profonde, je mesure ma chance. Pour moi, faire de la musique est une affaire de durée. Je suis donc très touché que quelqu’un s’arrête et écoute ainsi. La musique fonctionne comme ça : certaines choses n’apparaissent que progressivement, avec le temps.
Je ne sais pas très bien ce qui s’est joué avec That’s What The Music is For, sinon qu’il est devenu l’album le plus populaire de The Apartments. Nous sommes sur un petit label indépendant, très respecté en France : il n’y a donc, naturellement, aucune grosse machine marketing à l’international. Et pourtant, des journalistes aux États‑Unis et au Royaume‑Uni ont spontanément eu envie d’écrire sur l’album. Qui aurait imaginé qu’à ce stade, un tel « bouche‑à‑oreille » soit encore possible ?
J’écris des chansons depuis mes quinze ans : j’ai donc vu le paysage changer. Aujourd’hui, le travail des artistes – et c’est aussi vrai pour les écrivains et les cinéastes – se perd très vite dans un océan algorithmique d’indifférence ; et même lorsqu’il y a un moment d’attention, le cirque passe aussitôt à autre chose.
La culture ressemble de plus en plus à l’information : on s’arrête quelques secondes, on scrolle, puis on passe : suivant, suivant, suivant. Du neuf, encore du neuf. Nos esprits étaient peut‑être faits pour gérer une quantité infinie de « contenus » – on est en train de s’y noyer – mais nos âmes, certainement pas. Seuls l’arrêt et le silence peuvent sauver nos âmes. Je devrais broder ça sur un coussin.
Benzine : Beaucoup de fans français vous suivent depuis The evening visits… , mais votre discographie s’est largement étoffée, avec trois albums sortis au cours de la dernière décennie. Comment construisez-vous une setlist qui fasse place à tous ces disques ?
Peter Milton Walsh : En tournée, après la sortie d’un album, on met souvent l’accent sur les chansons du disque. Vu ma façon d’enregistrer – qui consiste, au fond, à découvrir le morceau en le faisant, comme je l’ai presque toujours fait depuis No Song, No Spell, No Madrigal – il faut ensuite apprendre à les jouer ! Tout est donc très neuf. J’ai envie d’offrir au public cette fraîcheur – et parfois cette fragilité – tout en gardant un œil sur le passé. De l’assurance, oui, mais aussi une forme de vulnérabilité et de découverte.
Et comme un concert est un moment situé dans le temps, partagé avec celles et ceux qui sont là. Même après des années, nous ne jouons jamais une chanson deux fois de la même manière. Chaque soir est unique, chaque instant compte, parce que ce que nous vivons ensemble, là, ne se reproduira jamais.
Benzine : On a le sentiment que vous avez affiné votre identité sonore au fil de vos trois derniers albums. Était-ce une décision consciente de réduire progressivement la réverbération, autrefois très présente sur vos prises de voix ?
Peter Milton Walsh : La réverbération fait partie de ces ingrédients qui entrent et sortent des modes. Pendant un temps, beaucoup de producteurs se sont laissés séduire par l’approche de Rick Rubin sur les voix : très proches du micro, très sèches, comme sur Hurt de Johnny Cash. Steve Albini était célèbre pour ses voix sèches dans les années 90, Nigel Godrich un peu plus tard. Chaque fois que Wayne Connolly, qui a produit No Song, No Spell, No Madrigal, me servait son discours anti-réverb, je lui répondais simplement : « …mais que serait Scott Walker sans réverbération ? »
Benzine : Sur scène, vos chansons prennent souvent une forme plus dépouillée que sur disque. À quoi le public peut-il s’attendre, côté arrangements, pour cette tournée ? Et vous imaginez-vous rejouer un jour avec un groupe au complet ?
Peter Milton Walsh : Cette tournée est une série de premières pour nous. D’abord, c’est la première fois que The Apartments joue hors d’Australie avec uniquement des Australiens dans le groupe : Jeff Crawley à la trompette, Tim Kevin au piano/guitare, et moi. Ensuite, c’est la première fois qu’on arrive en France déjà prêts, ayant déjà répété (avant, j’arrivais, je faisais répéter le groupe, et on jouait deux ou trois jours plus tard). Et puis, pour la première fois, je ne jouerai pas de guitare acoustique : ce seront des concerts 100 % électriques, avec ma fabuleuse Gretsch, blanche comme la neige de minuit sur Second Avenue.
Ce sera un dispositif minimal : piano, trompette, guitare. À trois, ça fonctionne merveilleusement. J’aime ce dépouillement : il rend les choses plus fragiles, plus dangereuses aussi, parce que tout le poids retombe sur les chansons : elles pourraient se défaire à tout moment. Mais c’est une partie de la magie. Nous jouerons That’s What the Music is For, ainsi que des titres plus anciens que je n’avais encore jamais interprétés, dont deux morceaux de Apart, et d’autres classiques que le public connaît très bien.
Un jour, j’espère repartir avec un groupe au complet. Je sais que beaucoup de gens en rêvent autant que moi. Sans les coûts délirants que représente une tournée, on le ferait bien plus souvent !
Benzine : Vous avez récemment partagé la scène avec l’un de nos héros, Mark Eitzel, en première partie. Vous imaginez à quel point vos fans seraient ravis si vous réussissiez à l’embarquer aussi sur cette tournée ?
Peter Milton Walsh : Je vais regarder ce qu’il a prévu. C’est quelqu’un de gracieux et de généreux. Quand il a appris que je jouais dans sa ville, San Francisco (j’étais en route pour deux concerts à Mexico), il m’a proposé d’ouvrir la soirée, simplement parce qu’il aime mes chansons. Mais je vous préviens : il est très pris.
Benzine : Merci Peter, nous nous voyons à Petit Bain
Propos recueillis par Laurent Fegly
Photo « live » : The Apartments à Petit Bain le 14 mars 2022 – Photo : Robert Gil
The Apartments – That’s What the Music Is For
Label : Talitres
Date de sortie : 17 octobre 2025
The Apartments en tournée en France :
Angers – 25 mars – Le Chabada
Rouen – 26 mars – Le 106
Metz – 27 Mars – Les Trinitaires
Tourcoing – 29 mars – Le Grand Mix
Paris – 31 mars – Petit Bain
Saint Nazaire – 1 Avril – Le VIP
Angoulême – 2 avril – La Nef
Bordeaux – 3 avril – Le Rocher de Palmer
Volvic – 4 avril – Les Vinzelles
