Pendant des mois, Pavel Talankin a filmé le quotidien des élèves dans une petite ville de Russie. Un témoignage accablant sur un système scolaire qui, dès leur plus jeune âge, soumet les enfants à un véritable lavage de cerveau, et fait de l’école un centre de recrutement militaire.

Coordinateur des animations de l’école n°1 de Karabash, une petite ville de l’Oural tristement célèbre pour sa pollution – l’espérance de vie y est de 38 ans – Pavel Talankin en est aussi le vidéaste. Une activité qui lui permet d’immortaliser le quotidien bien ordinaire et fort sympathique d’un millier de petits garçons cravatés et de fillettes en jupette noire et chemisier blanc…
Mais sa vie va changer du tout au tout en février 2022, au lendemain de « l’opération spéciale » décidée par Vladimir Poutine, à savoir l’invasion de l’Ukraine. Ce qu’on lui demande de filmer désormais, c’est l’application du nouveau programme d’éducation patriotique (cours de propagande, défilés militaires, cérémonie du drapeau, apprentissage du lancer de grenade par le groupe Wagner…). Envoyés au ministère de l’Éducation, ces enregistrements constitueront la preuve que le travail de gavage idéologique est bien fait. Et il l’est… Tenté un moment de démissionner, Talankin comprend que tout filmer peut être un acte de résistance quand il est contacté, via une messagerie cryptée, par le réalisateur américain David Borenstein, soucieux de témoigner de la dérive totalitaire de la Russie poutinienne. Pour Pavel, la subversion, ce sera désormais de faire ce qu’on lui demande… et de tout archiver.
Enseignants instrumentalisés, élèves soumis à un lavage de cerveau… La réalité dont témoigne le film de Pavel Talankin est proprement effrayante. C’est avec une stupéfaction indignée que l’on assiste aux cours du professeur d’histoire, un nostalgique de Beria, qui égrène tranquillement les pires contre-vérités. Mais tout cela n’est rien face à l’entraînement militaire auquel sont soumis les élèves, dans une école devenue un centre de recrutement. Pour Pavel, dont la voix off accompagne tout le film, c’est le début de la solitude.
Dans sa propre ville, où il se sent désormais un étranger. Dans son école, où après quelques actes de rébellion – comme diffuser à la place de l’hymne russe l’hymne américain chanté par Lady Gaga – il constate que non seulement ses collègues mais aussi les élèves s’éloignent de lui. Il voit dans son bureau « le dernier bastion de la démocratie ». Autour de lui, il n’est question que de pères ou de frères tombés au combat. L’exil est devenu inéluctable. Une ultime fête : joie, tristesse, émotion – même le poutinolâtre écrase une larme. Mais un autre départ attend Pavel. Une dernière visite à sa mère, et il franchit la frontière avec ses précieux enregistrements.
Monsieur Tout le Monde, Monsieur Personne a payé son courage au prix fort. Quitter sa famille, son école… Quitter un pays qu’il aime – parce qu’il l’aime. Parce que « l’amour du pays , ce n’est pas l’amour du régime. Ce n’est pas agiter un drapeau, c’est parler de ses problèmes. »
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Anne Randon
