« L’Amour à temps » de Martin Winckler : une histoire d’amour en deux temps

Martin Winckler emprunte les codes du fantastique pour raconter une histoire d’amour qui transporte littéralement le lecteur dans deux temporalités : 1968, puis 1942. La santé des femmes, l’engagement féministe et l’Histoire, qui sont ses thèmes de prédilection, se mêlent habilement dans l’Amour à Temps.

Martin Winckler
© Michel Gilet POL

Martin Winckler le revendique : il ne cherche pas à faire de l’art avec des mots, il raconte des histoires. L’Amour à temps en est l’illustration parfaite. Il s’agit d’une histoire, d’une histoire d’amour avant tout, mais aussi de l’histoire des femmes et de leur lutte durant des décennies pour disposer librement de leur corps, sans envolées lyriques, mais avec une recherche documentaire foisonnante.

amour-a-tempsAprès un prologue qui se passe en juin 1940, L’Amour à temps se déroule dans une longue première partie en 1968 à Tours. Rachel, une étudiante canadienne de l’université américaine de Stanford, séjourne dans l’antenne française, Stanford-in-France, qui a réellement existé entre 1960 et le milieu des années 70. Ses parents se montrent très peu bavards sur les années qu’ils ont passé en France et en Angleterre durant la seconde guerre mondiale. N’obtenant pas de réponse à ses nombreuses interrogations sur le passé familial et se heurtant à un mur de silence, elle compte profiter de son séjour à Tours pour enquêter.

Rachel se trouve alors plongée dans l’effervescence du mouvement contestataire de 1968. Parmi toutes les revendications, les femmes s’organisent pour obtenir des droits sur la l’avortement qui était encore un acte illégal

Les recherches de Rachel la conduisent à rencontrer Eva, une jeune femme de son âge qui a perdu sa mère à la sortie de la guerre, morte d’un cancer féminin qui n’a pas été soigné à temps. Cette jeune femme engagée a été élevée par deux hommes, compagnons de route durant la guerre, qui tiennent désormais une librairie à la ligne éditoriale progressiste. Rachel tombe éperdument amoureuse de l’un des libraires, Moïse. Amnésique depuis la libération de Tours, ce dernier est réticent à s’engager dans une relation, craignant d’avoir été dans le mauvais camp durant la guerre.

Au gré de ses rencontres et de ses découvertes, la jeune femme se voit offrir la possibilité de retourner en 1942, année de sa conception. Pourra-t-elle influencer le présent en intervenant dans le passé sans pour autant modifier le cours de l’Histoire ? Nous voilà plongés dans la deuxième partie de L’Amour à temps.

Rachel découvre alors les risques pris par les femmes et par les médecins et sage-femmes qui pratiquaient les avortements clandestins dans les années 40. La résistance n’était pas seulement dédiée à la défense du pays. Des réseaux permettaient aux femmes d’avorter dans cette période trouble durant laquelle les Pétainistes défendaient la natalité. Pratiquer des avortements clandestins pouvait alors conduire à la peine de mort.

Le côté fantastique ne doit pas vous rebuter, il ne décrit aucun principe métaphysique compliqué qui pourrait justifier ce voyage dans le temps. On devine que Martin Winckler s’est fait plaisir en empruntant les codes du fantastique pour raconter une histoire d’amour au long cours, et la joie de l’auteur à écrire L’Amour à temps transparait au gré du récit. Il est d’ailleurs dommage que cette partie consacrée à 1942 soit beaucoup plus courte, alors que la période était riche d’évènements intéressants à approfondir. Il en résulte un léger déséquilibre dans le récit.

Le long et minutieux travail de recherche de Martin Winckler pour éviter tout anachronisme est cependant à saluer. Vivant au Canada, il est venu en résidence durant deux mois en 2024 en Touraine et dans la Sarthe, ce qui lui a permis de consulter des archives et de réaliser notamment combien la topographie de la ville de Tours avait été modifiée durant la guerre.

Pour apporter de la légèreté, Martin Winckler a enrichi L’Amour à temps d’une filmographie sur la seconde guerre mondiale et d’une bande son aux accents américains. Les extraits de chansons illustrent le roman, telle une bande originale qui souligne les scènes d’un film.

Martin Winckler embarque le lecteur dans une histoire d’amour, mais aussi dans l’histoire des droits des femmes, pour lesquelles rien n’est jamais acquis. Thématique toujours d’actualité tant le chemin restant à parcourir est encore long, elle est ici traitée de manière très intéressante à travers le prisme de la seconde guerre mondiale et du mouvement contestataire de 1968.

Malgré quelques maladresses dans des dialogues qui peuvent paraître parfois artificiels, L’Amour à temps tient cependant le cap et ne laisse pas de répit au lecteur qui veut connaître le dénouement.

Caroline Martin

L’Amour à temps
Roman de Martin Winckler
Editeur : P.O.L
608 pages, 24 euros
Date de parution : 5 mars 2026

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