« Les Bateaux sur la terrasse » de Jessé Rémond Lacroix : la douce violence de l’enfance

Jessé ravive un douloureux passé et interroge ses liens familiaux le temps d’un retour estival parmi les siens : premier jet littéraire pour l’humoriste cinglant, qui surprend et conquiert par la poésie de son écriture malgré une thématique sombre. Un petit bijou d’émotion.

Jessé Rémond Lacroix
© Marina Viguier

Premier roman en forme d’autofiction sur son enfance et ses difficiles souvenirs : on aurait pu craindre tous les poncifs de ce type d’ouvrage – de l’auto-centrage abusif aux anecdotes inconséquentes – mais la plume tantôt nostalgique et tendre, tantôt plus acide dans sa poésie du quotidien nous séduit rapidement. Et c’est même assez surprenant, de la part de de cet auteur que l’on connaît trublion souvent dramaqueen et joyeusement cru sur scène – dans ses one-man-show -comme dans ses chroniques sur France Inter certaines après-midis. Il n’en est rien ici : Jessé Rémond Lacroix change de casquette pour troquer celle de l’écrivain doux-amer, plus enclin à l’évocation sensuelle qu’au trash assumé de ses sketchs.

couv-Les-Bateaux-sur-la-terrasseOn ne trouvera pas ici le lot de punchlines ou de situations comiques exagérées auxquelles on était habitué. Les Bateaux sur la terrasse démarre près de la maison familiale sur la côte d’Azur. Jessé y fait étape pour sa tournée et invite mère et grand-mère à venir l’applaudir. Le spectacle, puis les quelques jours passés à dormir dans cette demeure emplie de souvenirs pas souvent tendres, seront le prétexte pour rouvrir plaies et blessures familiales, amorcer des discussions sur des sujets de famille tabous ou depuis longtemps enfouis, et surtout re(dialoguer), comprendre, pardonner – ou pas, oser enfin se dire les choses.

Au sein de ces mises au point avec les membres (féminines) de sa famille, l’auteur va évoquer un harcèlement scolaire extrêmement dur, un coming-out compliqué, des souvenirs d’un oncle ouvertement homosexuel comme lui mais décédé du SIDA il y a longtemps, et mettre tout cela sur la table, comme on frappe du poing pour enfin arrêter les larmes et de se voiler la face. Et la réussite de ce livre tient à la fois de ce lent processus de retrouvailles entre personnes avec les crevures d’abcès nécessaires ; processus qui semble délicatement s’imbriquer dans ce paysage d’eau, de minéral et de lumière, qu’est cette côte escarpée entre Toulon et Hyères, avec une chaleur écrasante. Au fil des pages, c’est un retour aux sources qui ne peut plus se contenter des silences, des non-dits et des « je n’ai pas vu, pas su… » maintenant que le petit Rémond Lacroix a grandi, s’est construit, et mène sa propre vie indépendante et (presque) débarrassée de ses démons…

Récit romanesque d’apprentissage au premier abord, Les bateaux sur la terrasse, par sa tendresse poétique et sa capacité émotionnelle, finit par emporter son lectorat dans ce tourbillon à la fois personnel et universel, quand on force enfin des réponses à d’anciens moments suspendus, inachevés, où l’autre n’a pas été là où il fallait être au bon moment… Réparer les vivants, en quelque sorte. Un très beau premier livre pour Jessé.

Jean-françois Lahorgue

Les bateaux sur la terrasse
Roman de Jessé Rémond Lacroix
Editeur : Robert Laffont
302 pages – 20 €
Date de parution : 8 Janvier 2026

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