« Yawara », de Rodrigo Leão : A history of violence !

Roman de fièvre et de fureur, Yawara revisite la fondation du Brésil dans un tourbillon de sang, de violence et de faux-semblants. Rodrigo Leão y déploie un récit fantastique et charnel, où la barbarie n’est jamais là où on l’attend. Un demi-millénaire plus tard, l’écho de cette brutalité résonne encore, troublant et fascinant.

Rodrigo Leao
© DR

Voilà un livre réjouissant, qui se dévore quasiment d’une traite, le genre de roman qui se lit sans faim mais avec des étoiles dans les yeux, avec ravissement et effroi. Oui, quand même un peu d’effroi et même pas mal d’effroi. L’histoire que raconte Rodrigo Leão est une histoire de violence, une légende de sang. On le comprend facilement au fil des pages, et l’auteur l’explique clairement dans l’intéressante postface du roman qu’il a cherché à raconter la « sauvagerie brésilienne », montrer que la « précarité, la brutalité et la violence sont… (autant) constitutives du quotidien » des Brésiliens que leur « joie de vivre ». Il a cherché à « comprendre la genèse sanglante du Brésil, mais aussi son nouveau visage… brutal, cupide, raciste et fondamentaliste » et comment cette violence fondatrice se retrouve aujourd’hui. Une boucle de sang. Et l’histoire de Yawara, sa légende, commence dans le sang et finit dans le sang. Il n’y a donc pas vraiment de quoi se réjouir. Sauf que Rodrigo Leão raconte tout cela admirablement, avec une si belle langue, un tel souffle, et aussi un certain détachement et qu’il est difficile de ne pas prendre plaisir à lire ce qu’il raconte.

Yawara - Rodrigo LeaoOu plutôt ce qu’il fait raconter par Angelo le Rouge, bâtard du grand penseur de la Renaissance Jean Pic de la Mirandole, qui a quitté Montepulciano pour courir le monde et a fini par atterrir au milieu de la jungle brésilienne. Nous sommes en 1520, une période obscure de l’histoire du pays. Angelo le Rouge est capturé par une tribu de cannibales. Sa chance, celle qui lui sauve la vie, est d’être un « fils de pute » (dixit l’auteur et le narrateur). On ne mange pas des êtres faibles et ridicules. On ne mange que les guerriers forts et valeureux. Un soir, il se retrouve avec un autre blanc que la tribu a capturé et qui n’aura pas la chance d’Angelo. Ce dernier, pour lui faire passer sa dernière nuit, décide de lui conter la légende de ce Yawara…

Yawara, on ne sait pas comment il naît mais on sait comment il arrive dans l’histoire : recraché par un mastiff énorme, un de ces bâtards engendrés en Europe et élevés à la guerre, un de ces chiens-jaguars qui accompagnent João dos Piratiningas, ce Portugais décivilisé qui chasse les tribus autochtones pour les vendre comme esclaves aux Portugais. Et tout cela dans une jungle peuplée d’animaux moins sympathiques les uns que les autres. Quel début ! Un mélange de magie, de fantastique et d’horreur. Pas étonnant que Yawara devienne un personnage hors du commun, un enfant fantastique, un enfant-esprit avec lequel les autres habitants du village ont du mal à cohabiter. Il grandit, vite, et devient un adolescent fort ; mas la notion même d’adolescent n’a pas beaucoup de sens dans cette forêt où on est obligé de grandir vite et violemment pour survivre.

Il grandit avec un seul ami, Cajuru. Las. Un jour, Cajuru, parti faire ses besoins à l’écart, se fait dévorer par un jaguar noir. Fou de douleur, Yawara décide de se venger. Ce sera sa quête, tuer le jaguar noir qui a mangé son ami. Mais on ne chasse pas un jaguar noir comme n’importe quel animal. « Chasser un jaguar, » nous explique Angelo le Rouge, « c’est embarquer sur une nef en quête d’aventure. C’est voyager à travers la jungle pour faire régner la terreur à l’endroit précis où la terreur est apparue » ! Un sacré défi, une sacrée quête. Surtout quand on n’a pas quinze ans. Yawara devra apprendre à se servir d’une sagaie, et faire preuve de ruse et d’intelligence.

Qu’il y arrive (ou pas) est presque secondaire. Comme toutes les quêtes, c’est le chemin qui importe. C’est l’histoire. Et la manière dont Angelo le Rouge la raconte. Entre rêve et réalité, ou plutôt dans une réalité qui n’a pas l’air d’exister vraiment. Une réalité extrêmement violente, on l’a dit. L’intérêt du roman est aussi de différencier la violence autochtone, qui est guidée par la nécessité de se battre contre les éléments pour survivre, et la violence importée, qui semble bien plus terrible. Il n’y a que deux Portugais dans le village : un fait la traite des esclaves et l’autre est un faux prêtre pédophile. Nous sommes en 1520, le Brésil est en train de naître dans le sang, le sang versé par les colonisateurs. Réjouissant, on a dit ?

Alain Marciano

Yawara
Roman de Rodrigo Leão
traduit du brésilien par Daniel Matias
Éditeur : Paulsen
256 pages – 21,5 euros
Parution : 19 mars 2026

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