À l’occasion de la mort de son père, Daisy Rose retrouve l’île de son enfance et ses deux frères, Liam et Eliot. Elle revit aussi un passé trouble et douloureux, marqué par « la chose », qu’une cicatrice est là pour lui rappeler. Un roman âpre dans lequel, à travers la voix de Daisy Rose, Marie Neuser nous entraîne une effroyable histoire familiale.

Eileansay, une des îles Hébrides, reliée au continent par un ferry est le royaume des phoques et des baleines. C’est là où Daisy Rose McLean a grandi mais elle n’y est pas revenue depuis la mort de sa mère, sept ans auparavant. De retour à Shell House, la maison de son enfance, à l’occasion de la mort de son père, elle y retrouve ses deux frères aînés, Liam et Eliot, et un passé trouble et douloureux dont elle porte un signe tangible : cette cicatrice qui barre son sourcil et qui, depuis ses dix-sept ans, ne cesse de lui rappeler « la chose ». Daisy Rose n’est pas morte à Eileansay, mais elle aurait pu y mourir…
« Plonger nos mains entre les murs de Shell House, en déverrouiller les portes secrètes, retrouver les traces de nos enfances et des choses qui y avaient mis fin. »
Oscillant entre passé et présent, L’Île où je ne suis pas morte reconstitue sur une trentaine d’années la vie d’une famille qui aurait pu être à l’image de l’existence tranquille que chacun menait à Eileansay. Un père gendarme, dont le moins que l’on puisse dire est qu’il n’est pas surchargé de travail. Une mère qui élève des moutons. Et trois enfants qui, peu à peu, quitteront l’île pour aller étudier sur une île voisine puis pour travailler sur le continent. Seul Liam reviendra. Mais les apparences sont trompeuses : le père est autoritaire jusqu’à la tyrannie et se révélera violent envers Liam puis envers Eliot. Ce même père, en revanche, ne lèvera jamais la main sur Daisy Rose, sa petite chérie. Il se donne des allures de grand chef dans son bel uniforme, raconte ses exploits à la cantonade, mais la réalité est tout autre. Une mère qui fait mine de rien voir, de ne rien savoir.
Histoire de mensonges, de secrets et de non-dits, le livre de Marie Neuser raconte des enfances brisées et nous fait pressentir peu à peu l’insoutenable révélation finale. C’est par la voix fragile, inquiète et comme asphyxiée de Daisy Rose que resurgissent les souvenirs qui mèneront à la vérité. Qui était vraiment ce père réduit à l’état d’épave dans les dernières années de sa vie, entre délabrement, crasse et alcoolisme ? Liam, le seul à être resté sur l’île, a continué à le voir et, malgré sa répugnance, à s’occuper de lui. Eliot, lui, est parti travailler bien loin sur le continent. Quant à Daisy Rose, sa vie est désormais à Glasgow, où elle est costumière de théâtre. Mais on ne guérit pas de son enfance, surtout quand elle est enfouie sous une chape de brouillard. « La chose » revient sans cesse, innommable car inconcevable, enterrée sous un silence criminel. Revenir à Shell House pour Daisy Rose, c’est retrouver les sensations exacerbées de son enfance, flairer, tel un limier, la piste qui la conduira à la vérité…
Ancré dans les terres arides de l’Écosse insulaire, L’Ile où je ne suis pas morte est un roman âpre, souvent étouffant, en opposition aux vastes paysages à la beauté sauvage qui lui servent de cadre. L’écriture intense de Marie Neuser réussit à faire nôtre le malaise de Daisy Rose, dans cette curieuse maison à la façade recouverte de coquilles Saint-Jacques. Ce voyage au pays de l’enfance aura été un voyage intérieur, effroyable mais libérateur, une catharsis vécue par Daisy Rose comme un départ vers une autre vie, à conquérir loin de Glasgow : « Il faudra apprendre à faire, désormais, avec une nouvelle mythologie bricolée de bouts de ficelles, de clous de girofle et d’interrogations restées en suspens. »
![]()
Anne Randon
