Premier roman de Sarah Langan traduit en français, Les Derniers jours de Mapple Street est un formidable thriller horrifique particulièrement réussi. Critique féroce du vernis qui recouvre les quartiers bien tranquilles des banlieues américaines, Les Derniers jours de Mapple Street est aussi corrosif que terrifiant.

Mapple Street, le théâtre des événements qui vont nous être contés dans le roman de Sarah Langan, est un quartier comme il en existe tant aux Etats-Unis (et qui ressemble aussi à beaucoup de nos lotissements hexagonaux). Imaginez une petite rue bien tranquille, où s’alignent de belles maisons parfaitement entretenues, aux pelouses fraîchement tondues, avec de jolis jardins… Un petit parc borde Mapple Street et c’est là que se retrouvent les enfants du quartier ou leurs parents lorsque ceux-ci organisent des barbecues entre voisins. Ceux qui vivent là ont des emplois stables et prestigieux et leurs enfants sont envoyés dans des écoles privées. En somme, Mapple Street a tout du rêve pavillonnaire que convoitent de nombreuses familles. Mais ce vernis de bienséance et de respectabilité peut vite se craqueler lorsqu’un élément extérieur y est introduit. Cet élément, ici, c’est l’étrange famille Wilde qui s’est récemment installée à Mapple Street. D’abord correctement accueillis par les autres familles, les Wilde vont vite découvrir que certains de leurs voisins cachent de sombres secrets et qu’ils sont souvent prêts à tout pour les préserver.
Au début du roman de Sarah Langan se produit en outre un événement qui va servir de point de bascule. Alors que toutes les familles du quartier – sauf les Wilde – participent à une fête de quartier dans le parc de Mapple Street, un gouffre s’ouvre soudain devant les habitants stupéfaits. Simple phénomène géologique ou manifestation d’une force surnaturelle, le roman entretient malicieusement le doute autour des origines de cet événement. Ce qui est certain, c’est qu’à partir de ce moment-là, rien ne va plus se passer comme avant dans Mapple Street. Les inimitiés à l’égard des Wilde sont de plus en plus fortes et même les enfants se montrent particulièrement cruels à l’encontre de Julia et Larry, les deux enfants de la famille de plus en plus ostracisée. Et lorsqu’une jeune fille du quartier disparaît dans ce gouffre inquiétant, les accusations graves commencent à se répandre, les soupçons s’abattent sur les Wilde et la rumeur gonfle. Et très vite, Arlo Wilde, sa femme Gertie et leurs enfants, comprennent qu’ils sont en danger à Mapple Street.
Page-turner redoutable, Les Derniers jours de Mapple Street se présente sous une forme assez originale : la narration multiplie les points de vue et insère de fausses coupures de presse ou des extraits de livres consacrés aux terribles événements qui ont eu lieu à Mapple Street. Au départ, le rythme est assez lent et, en dehors de l’épisode du gouffre, le roman de Sarah Langan s’apparente à la chronique du quotidien d’un petit quartier en apparence très banal. Mais la romancière multiplie avec beaucoup d’habileté les détails étranges et des dissonances dans le portrait des personnages : autant d’éléments qui s’agrègent et qui nous permettent de comprendre que les apparences, à Mapple Street, sont particulièrement trompeuses et que la gentille voisine peut en fait cacher une personnalité terrifiante.
L’une des grandes forces du roman, c’est sa description de l’engrenage des rumeurs et Sarah Langan montre bien comment une communauté peut se retourner contre certains de ses membres jusqu’à s’auto-convaincre de la réalité d’événements pourtant totalement faux. Et c’est ce qui rend le roman de Sarah Langan si terrifiant. La romancière prend soin de développer la psychologie de ses personnages qu’elle ausculte minutieusement. Les amateurs de thrillers gores et horrifiques seront probablement déçus par ce livre qui choisit une autre forme de terreur, beaucoup plus insidieuse mais aussi beaucoup plus réelle. Et si l’on tremble pour certains des personnages des Derniers jours de Mapple Street, c’est justement parce que les dangers qui les guettent paraissent éminemment crédibles.
Présenté par son éditeur comme une sorte de « Desperate Housewives à la sauce Shirley Jackson« , le roman de Sarah Langan est effectivement un habile mélange de ces deux sources d‘inspiration. Si le décor du livre ressemble évidemment à celui de la célèbre série télévisée, l’influence de Shirley Jackson se fait sentir ici dans cette sorte de thriller domestique, tant Sarah Langan parvient à décrire avec précision les relations entre les voisins de Mapple Street, mais aussi et surtout les pensées les plus inavouables qui circulent entre les voisins et parfois les membres d’une même famille.
On l’aura compris, avec ce troisième roman, la collection Styx dirigée par Laurent Queyssi confirme que l’horreur littéraire se porte bien et que de nouveaux noms émergent dans des registres très différents. Après l’horreur cosmique de La Mer se rêve en ciel, le body-horror de Vers ma fin, le roman de Sarah Langan nous entraîne dans un autre univers, plus familier mais pas moins terrifiant.
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Grégory Seyer
