À travers la description d’un immeuble singulier et le portrait de ses pittoresques habitants, Olivier Cadiot crée un monde aussi attachant que loufoque, faisant de Love Supreme une joyeuse célébration du vivre-ensemble.

Au centre de Love Supreme, le dernier roman d’Olivier Cadiot, un immeuble, avec sa cour, ses étages et ses habitants. Comment ne pas penser à Perec et à sa Vie mode d’emploi ? Cet immeuble est celui du narrateur qui, tout en haut, au dixième étage, y vit avec Maximilien, un ami musicologue. Il aime les jardins, les tuyaux d’arrosage et les palissades, et comme son appartement est le seul à avoir accès au toit-terrasse de l’immeuble, il rêve de l’aménager en prairie et d’en faire un lieu de convivialité et de fête. Le voilà parti à la découverte de ce monde en miniature, devenu pour lui un objet d’observation privilégié, mais pas seulement : s’il se sent une âme d’ethnologue, il a aussi envie de sympathiser avec ses voisins. Et c’est plein d’enthousiasme qu’il se lance tous azimuts – par l’escalier, par l’ascenseur et même par la façade – dans l’exploration des différents niveaux, paliers et appartements.
Combien sont-ils à habiter là ? Il y a Anita, la gardienne, qui occupe une loge minuscule au rez-de-chaussée et aimerait bien transformer la cour commune en jardin luxuriant. Un sympathique docteur en philosophie et en physique quantique, passionné de varappe. Une psychanalyste taciturne et revêche. Un vieux lord acariâtre, adepte de la chasse à courre. Des parents en deuil de leurs trois enfants. Un ex-menuisier. Une jeune comédienne qui a transformé son appartement en théâtre et y répète La Mouette à longueur d’année. Un colonel parfaitement détestable. Un pianiste milliardaire qui se prend pour un empereur romain dans son quintuplex… Toute une galerie de personnages décrits et mis en scène à la Cadiot : réduits à quelques traits, à quelques obsessions qui tendent à en faire de joyeuses caricatures, tandis que pour accompagner leurs faits et gestes le texte se fait minimaliste, à la manière parfois de simples didascalies.
Le narrateur le sait : un immeuble, c’est immuable. Et pourtant, l’exploration qu’il en fait est riche en surprises qui nous éloignent d’une approche réaliste et nous entraînent vers une loufoquerie quasi fantastique. Rapidement, en effet, on s’y perd avec lui… Les limites du bâtiment paraissent fluctuantes, tel un labyrinthe dont l’issue serait à chaque fois repoussée, tel un palace désaffecté dont certaines salles ne cesseraient de se dérober à nous. L’immeuble, bien que de pierre, serait-il élastique ? C’est l’impression qu’a le narrateur : « On dirait que son intérieur se déplie et se rétracte à volonté ». Et le projet de surélévation défendu par l’imbuvable musicien à la mode, en brouillant un peu plus l’architecture du lieu, ne risque pas d’arranger les choses. Mais le narrateur n’est pas dupe : cette incursion dans les moindres recoins de son immeuble est une plongée éclairante à l’intérieur de lui-même : « Peut-être est-ce moi qui suis élastique, à force d’être le jouet du désir des autres. »
De « La question solitude » à « La consistance de l’être aimé » en passant par « Une sorte d’éternité », Love Supreme est l’histoire d’un homme à la poursuite de l’amour. Un récit qui se déréalise peu à peu, se fait conte – ce n’est un hasard si le narrateur lit et relit La Morphologie du conte de Propp – plonge dans le merveilleux et bascule dans une forme de délire. Point n’est besoin de stupéfiants – quoique… – la poésie suffit à ouvrir les portes d’un autre monde et d’ailleurs cet immeuble n’a-t-il pas été celui de Victor Hugo ? Par sa discontinuité, ses ruptures, ses ellipses, l’écriture singulière de Cadiot contribue à créer cette étrangeté poétique, que soulignent de fréquents retours à la ligne. Invitation au vivre-ensemble sur un air de Coltrane, le roman nous entraîne dans une souriante utopie qui incite à se retirer sur la terrasse d’un immeuble et à s’y aimer. Un paradis sur toit qui baigne dans la musique de Monteverdi et nous enveloppe dans la douceur du sentiment amoureux. Love Supreme.
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Anne Randon
