« L’Île hallucinée » de Julien Freu : un île mystérieuse

Avec L’Île hallucinée, Julien Freu signe un roman généreux et efficace. En mêlant les registres et en réservant quelques surprises à son lecteur, le romancier parvient à sortir des sentiers un peu trop balisés du thriller hexagonal.

© Nathalie Falcou

Comme beaucoup de lecteurs, on a découvert Julien Freu en 2023 avec Ce qui est enfoui, une belle réussite qui parvenait à séduire malgré ses influences un peu trop marquées (Ça de Stephen King). Le romancier y révélait déjà son amour des années 90 mais aussi sa passion pour les personnages adolescents – deux caractéristiques que l’on retrouve dans L’Île hallucinée.

Anh et Jonas sont inséparables. Ils s’aiment depuis qu’ils se sont rencontrés dans la cour de l’école des années plus tôt. Âgés de onze au printemps 1996, ils commencent à sentir que leurs sentiments évoluent et que leur indéfectible amitié évolue vers quelque chose qu’ils ne comprennent pas encore vraiment. Ce jour-là, alors qu’ils se promènent le long des criques qui bordent l’Île d’Hurlin où ils ont grandi, ils aperçoivent un chien errant qu’ils décident de suivre. Mais l’animal les conduit sur une petite plage où ils font une macabre découverte : le corps sans vie d’un enfant de leur âge. Horrifiés, ils courent prévenir Louen, le chef de la police locale qui, en écoutant leur récit, croit reconnaître la description de son chien mort vingt ans plus tôt ! Quant au cadavre de l’adolescent, il a disparu lorsque Louen arrive sur place… Pourtant, quelques heures plus tard, une famille signale la disparition de leur fils de onze ans. Louen demande donc des renforts et arrivent bientôt sur Hurlin le fantasque capitaine Dozert et son jeune coéquipier albinos, le lieutenant Cassio. Les deux policiers ne tardent pas à comprendre que sur cette île reliée au continent par une route accessible seulement à marée basse, les légendes et les mythes s’entremêlent avec la réalité et que les cauchemars dont sont victimes les enfants d’Hurlin ont peut-être à voir avec de la sorcellerie.

On l’aura compris avec ce bref résumé du début de L’Île hallucinée, l’intrigue du roman de Julien Freu coche a priori toutes les cases du traditionnel thriller fantastique : de jeunes héros courageux et souvent marginalisés (comme chez le maître King), l’évocation nostalgique et référencée d’une époque révolue, des mystères qui vont nous entraîner au-delà des limites du rationnel… Tout est là et il faut bien reconnaître que Julien Freu maîtrise parfaitement sa partition. Au rayon des réussites du roman, on signalera évidemment le duo Jonas/Anh, deux adolescents terriblement attachants. Petite fille adoptée, Anh se sent à part et, attirée par l’occulte, elle se rêve en sorcière capable de modifier le cours des choses. Quant à Jonas – héros typiquement kingien -, c’est un adolescent affublé d’une vilaine cicatrice sur le visage et qui doit subir les coups d’un père alcoolique et violent. Mais ces deux-là s’aiment tellement, et leurs sentiments sont si bien restitués par Julien Freu, que l’on ne peut que se prendre d’affection pour eux et les suivre avec intérêt tout au long d’une intrigue qui multiplie pourtant les personnages. Autre grande force du roman : la description d’Hurlin, de ses paysages, de ses habitants et de ses coutumes. Julien Freu crée un environnement extrêmement visuel et cette île a beau être totalement imaginaire, on se la représente assez vite et on la parcourt alors dans le sillage des personnages.

Du côté de l’intrigue, le roman pourrait donner le sentiment d’être un peu trop conventionnel : un lieu à part, des mystères dont les origines sont à chercher dans un passé lointain. Encore une fois, on sent que Julien Freu maîtrise parfaitement les codes du genre. Pour autant, le romancier, à l’évidence très généreux dans sa conception de l’écriture, a décidé de surprendre, notamment en mélangeant des registres. Si les événements racontés baignent dans une atmosphère inquiétante et lugubre, certains des personnages sont hauts en couleur, voire très amusants. On pense notamment au capitaine Dozert, policier intelligent mais qui pratique un humour très personnel et dont les réparties cinglantes viennent régulièrement égailler le récit. Ajoutons que Julien Freu a construit son récit sur plusieurs années : si tout commence au printemps 1996, les événements ne s’achèvent que le 31 décembre 1999. Et, un peu comme dans une bonne série, Julien Freu a découpé son récit en quatre saisons : printemps 1996, été 1997, automne 1998, décembre 1999. Les ellipses qui séparent cette époque permettent d’introduire de nouveaux personnages ou de faire évoluer les protagonistes qui, bien souvent, réapparaissent mais changés par les événements précédents. Et l’on découvre au fur et à mesure du récit que le chemin n’est pas si balisé que cela et que Julien Freu nous a réservé quelques surprises.

L’Île hallucinée est donc un vrai plaisir de lecture, un roman qui aurait peut-être mérité d’être un peu plus resserré, mais qui parvient malgré tout à nous enthousiasmer de bien des façons, tout en nous offrant la dose de frissons et de mystères que l’on espérait y trouver.

Gregory Seyer

L’Île hallucinée
Un roman de Julien Freu
Editeur : Actes noirs (Actes Sud)
336 pages – 22,50 €
Date de parution : le 4 mars 2026

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