« Assaut contre la frontière » de Leïla Slimani : une ode au multilinguisme

Adapté d’un texte lu au dernier festival d’Avignon, l’écrivaine à succès questionne, dans un court mais vibrant essai, les langues originelles ou apprises au fil de la vie et qui nous définissent, font nos identités mais aussi nos différences.

Leïla Slimani
Francesca Mantovani © Gallimard

Tiago Rodrigues, directeur du festival de théâtre d’Avignon, a commandé l’été dernier plusieurs textes à plusieurs auteurs autour de la culture arabe, dont la langue. Cette question de notre rapport au langage et à notre langue maternelle inspire depuis le début de son oeuvre celle qui est devenue en quelques années une référence dans le monde littéraire français, que ce soit avec son couronnement du Goncourt pour Chanson Douce comme pour la récente trilogie très populaire Le Pays des autres. Sur ces derniers livres, Leïla Slimani montrait déjà ses héroïnes et héros pris dans les tourmentes d’une histoire franco-marocaine compliquée, où l’utilisation de la langue française ou arabe en fonction des situations devenait un enjeu politique et sociétal.

De cette lecture faite cet été, elle en tire ce petit essai à peine remanié qui paraît aujourd’hui, une soixantaine de pages pour évoquer ce qui l’interroge depuis toute petite. Pourquoi parler et écrire en langue française, alors qu’elle baigne depuis l’enfance dans un environnement marocain, ses souvenirs sont essentiellement liés à ses aïeux qui ne parlaient que l’arabe… l’enfance, la construction identitaire, tout cela favorise évidemment un attachement qui peut se trouver arraché par les obligations futures, une immigration familiale, un nouveau pays, des études, et une nouvelle richesse linguistique que l’on s’approprie, que l’on aime et que l’on utilise pour son quotidien, dans son travail… mais est-on obligé de remplacer l’une par l’autre ? L’oublier ? En avoir honte – quand elle devient une langue de méfiance ou même de haine, à cause d’une actualité terrible et de confusion extrême ?

Toutes ces réflexions sont brillamment exposées par l’auteur, elles deviennent même une revendication et un plaidoyer pour l’universalité des langues, qui influent sur les identités de chacun et affirment la beauté d’un monde de différences qui devraient se compléter plutôt que favoriser des remparts d’incompréhension. Un texte peut-être utopique dans ses dernières pages, mais rageur et puissant dans sa manière de constater que le langage et les mots sont une thématique aussi internationale que complexe, et qui se refuse à y voir les blocages et donc des crises identitaires marquées. Pour elle, « Écrire, c’est peut-être faire la paix avec cette honte ou, au moins, chercher ma propre langue. Une langue qui ne serait sujette à aucune assignation, une langue où je pourrais m’inventer, où je pourrais être une autre et faire assaut contre la frontière ». Difficile de mieux le dire.

Jean-françois Lahorgue

Assaut contre la frontière
Essai de Leïla Slimani
Editeur : Gallimard
70 pages, 10 €
Date de parution : 19 mars 2026

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