Avec peut-être la production la plus proche de ce que fut la splendeur de Labradford, Mark Nelson signe avec Fly The Ocean In A Silver Plane l’une des œuvres les plus fortes et les plus personnelles de Pan American. Ici, abstraction, onirisme et troubles des formes s’unissent pour construire un matériau sonore inédit et passionnant.

C’est quoi raconter une histoire ? Imaginer sur le papier, à travers des images ou des sons des personnages et des vies imaginaires. Qui n’a jamais rêvé de vivre au creux d’une chanson ? C’est quoi raconter une histoire ? Se diluer dans les traits d’un autre individu, dire beaucoup de soi à travers la voix d’un autre ? Disparaître totalement pour ne plus exister ou au contraire se fondre dans un autre être pour s’affirmer totalement et s’affranchir des convenances et des limites ? Raconter une histoire, ce serait entrer dans la narration d’un conte, fuir la réalité morose dans des chemins aventureux et périlleux, retrouver le vertige du danger, la fièvre de l’imprévu.
Raconter une histoire, ce n’est pas la même chose que l’on soit chez Stevenson ou Kafka, Tarkovski ou Ford, Le Caravage ou Munch, Mozart ou Schoënberg, The Cure Ou Aphex Twin. Raconter une histoire peut tout aussi être un jeu sensuel, une charge cérébrale ou un travail de la pure émotion. Il n’existe pas une seule idée de l’histoire mais milles et une manières d’appréhender notre rapport à l’imaginaire. Certains utilisent les mots, d’autres les dialogues de l’image, d’autre le seul son mais tous recréent un monde, imaginent des îles désertes et inconnues de notre regard. Ce grand écrivain du conte qu’était Robert-Louis Stevenson est souvent affublé de cette description dans les manuels anglais, Teller of tales, terme bien difficile à traduire dans notre langue sans le trahir. On pourrait simplifier la chose en diseur de contes pour mieux rappeler l’importance de l’oralité dans notre rapport à l’histoire et au format narratif. Dans toute histoire qui se respecte, il y a un rapport évident à une certaine idée d’un rythme, d’une fluidité du langage comme de l’action. Pour écrire un drame qui saura toucher notre empathie, il faut savoir se mettre au diapason du pouls de la sensibilité de son lecteur.
A l’écoute de Fly The Ocean In A Silver Plane, le nouveau disque de Pan American, projet de l’ex Labradford Mark K Nelson, on est saisi par cette capacité d’immersion qu’a la musique de l’américain. Sans un mot ou alors peut-être simplement quelques murmures inaudibles, le chicagoen nous intègre immédiatement dans le dérouler mouvant d’une histoire. Autant A Son (2019) s’éloignait de l’abstraction des œuvres plus anciennes de Pan American, autant Fly The Ocean In A Silver Plane retourne vers des formules plus spéculatives et non-figuratives. Moins aisées et plus difficiles d’accès , les dix compositions qui forment cette nouvelle production déroutent tout d’abord pour mieux nous émerveiller ensuite. De toute la discographie de Pan American, c’est sans aucun doute l’album le plus proche dans ses accents et dans ses choix esthétiques de ce que Mark K Nelson pouvait nous proposer autrefois avec Labradford. Délaissant les velléités Dub que l’on entendait parfois dans les disques de Pan American, Fly The Ocean In A Silver Plane n’en délaisse pas pour autant des tensions électroniques. On croit parfois croiser l’Autechre d’Oversteps (2010) ou le Tim Hecker de Konoyo (2018).
Ce qui est magistral sur ce nouveau disque de Mark K Nelson, c’est la capacité du guitariste à faire entrer en symbiose des genres antagonistes. On entend tout aussi bien dans ces formes étranges quelque chose qui vient du Folk voire de la musique folklorique, quelque chose de l’ordre de la dissonance comme extrait du Noise ou de l’Industriel, un je ne sais quoi de la musique néoclassique ou de la musique expérimentale. Pour autant, Pan American ne joue jamais avec des formules absconses ou hermétiques, les fenêtres sont grandes ouvertes pour mieux nous laisser respirer et permettre aux compositions de vivre et de prendre la tangente. Car il faut bien le reconnaître, la narration, ici, prend pleinement en main sa destinée et s’affranchit de toute limite. Elle vit dans une totale liberté, alternant les plages conceptuelles et les moments plus évidents où seule l’émotion prime. Pour preuve, le sublime A Window In The Strings vers la fin de notre voyage qui vient faire suite au plus janséniste Taxi To The Terminal Gate.
Raconter une histoire, c’est aussi parfois décrire un voyage, entre dans une forme de nomadisme. C’est parcourir des territoires, marcher dans les pas d’un autre, suivre ses expériences en lui donnant toute notre confiance, en se laissant aller à sa seule volonté. C’est s’effacer pour laisser toute la place à l’autre. C’est peut-être ça le monde imaginaire, un monde où l’on se dilue totalement dans un abandon irrésistible. Ce n’est ni le rêve ni vraiment la réalité mais un entre deux qui fait que l’on sent encore sous nos doigts le contact de la page que l’on tourne alors que l’océan démonté de la quête de Moby Dick nous happe dans son danger.
Dans le communiqué de presse qui accompagne la sortie de Fly The Ocean In A Silver Plane, Mark K Nelson explique ainsi la genèse de ce nouveau chapitre dans la vie de Pan American.
La musique de cet album est le reflet de voyages et d’itinéraires. Ceux du monde réel, mais aussi ceux, métaphoriques. Ayant vécu la naissance de mes enfants, le déclin et le départ de mes parents, ainsi que les nombreuses années passées à partir à l’aventure et à rentrer chez moi au cours de ma propre vie, le voyage m’apparaît comme la métaphore parfaite pour réfléchir aux mystères qui nous entourent. Le voyage et ses impressions, ses rituels, ses superstitions – ses possibilités et ses risques – s’ouvrent tous sur le paysage de nos plus grandes questions, de nos peurs et de nos émerveillements.
Il a raison, Mark K Nelson, raconter une histoire c’est se nourrir du monde métaphorique comme du monde réel. Les deux mondes opposés se nourrissent l’un de l’autre et font que l’un et l’autre existent ensemble et séparément. Il suffit d’écouter Silver Plane, Now Boarding, ce titre qui ouvre Fly The Ocean In A Silver Plane pour comprendre que l’on est quelque part à un point de bascule, le bruit de la nuit vibrante, des cris d’enfants qui jouent ou appellent à l’aide, on ne sait pas vraiment. Cette guitare comme échappée d’une composition de Branko Mataja, ce guitariste dalmatien naturalisé américain, possible chaînon manquant entre Charlie Christian et Henri Crolla. Ces textures Ambient qui évoquent le sage parmi les sages, Brian Eno. Caractériel dans ses humeurs, Fly The Ocean In A Silver Plane joue sur les contrastes comme sur l’ombrageux et inquiétant Entrance To Afterlife qui rappelle les travaux de Rob Brown et de Sean Booth.
La musique de Mark K Nelson a aussi une volonté illustrative et pas seulement narrative. Dans cette force de l’image, il faut comprendre un enjeu sensuel, c’est en passant par le plaisir ou le déplaisir de la vision que Pan American nous saisit et nous contient dans les méandres de sa musique labyrinthique. Filandreuses et évasives, les compositions de l’ex Labradford n’en sont que plus énigmatiques et mystérieuses, comme à tiroir ou propices à la multitude des interprétations. Chacun peut comprendre comme il le souhaite le concept de Silver Plane, comme une allégorie du chemin ultime ou comme une voie vers un ailleurs.
Ce qui est sûr c’est que Mark K Nelson nous décrit un voyage, notre voyage, ce qui est sûr c’est que Mark K Nelson nous raconte une histoire, notre histoire.
Greg Bod
