Dans ce roman largement autobiographique, Jérôme Ferrari s’interroge sur notre rapport à l’autre dans un pays où nous sommes l’étranger .Confrontant son expérience d’expatrié volontaire à Abu Dhabi à celle de son employée de maison, contrainte pour des raisons économiques de quitter le Sri Lanka, il constate son incapacité à dépasser sa culpabilité et à s’accommoder d’un monde où la mauvaise conscience tient trop souvent lieu de bonne conscience.

Deuxième volet, après Nord Sentinelle, du triptyque consacré à l’altérité que Jérôme Ferrari a entrepris en 2024, Très brève théorie de l’enfer raconte la vie d’un enseignant français en poste à Abu Dhabi, en regard de celle de Kaveesha, son employée de maison venue du Sri Lanka. Contrairement à Nord Sentinelle où la voix narrative était celle d’un indigène corse, le récit est ici pris en charge par l’étranger, cet expatrié français dont on ne saura jamais le nom, et en qui s’incarnent les interrogations, les dilemmes et la culpabilité des Occidentaux confrontés à la misère – celle des autochtones ou des immigrés. Un texte à forte teneur autobiographique puisque Jérôme Ferrari, après avoir enseigné la philosophie au lycée français d’Alger a ensuite été nommé à Abu Dhabi où il a passé plusieurs années avec sa femme et sa fille.
Contes de l’indigène et du voyageur : le titre que Jérôme Ferrari a choisi pour son triptyque est éloquent. C’est bien une forme brève à visée morale qui nous attend avec ce récit à valeur de témoignage écrit à la première personne. De sa Corse natale à l’Algérie puis à Abu Dhabi, le parcours du narrateur nous intrigue : est-il une fuite – échapper à la culture de son île, jugée barbare, et à une existence écrite d’avance – ou la marque d’une curiosité vis à vis de ce qui lui est étranger ? Le voilà devenu le voyageur face à l’indigène. C’est la fascination de l’altérité qui, à Alger, le poussera jusqu’à l’obsession vers Nardjess, « une Arabe aux yeux bleu pâle » qu’il épousera dans le désert après s’être converti à la religion musulmane. Il l’entraînera avec leur fille Afsaneh dans la touffeur des Émirats et la modernité d’une ville gigantesque semée de gratte-ciel. Mais c’est dans le désert ocre où il s’est égaré que débute le récit, telles une représentation et une préfiguration de l’enfer moral dans lequel nous le verrons se débattre tout au long des cent quarante et quelques pages du roman.
Très brève théorie de l’enfer : le titre évoque inévitablement l’enfer de Dante et à ses cercles concentriques… Ce sont ici les strates successives de son passé qui jouent ce rôle avec les scènes qui hantent le narrateur – la Corse, l’Algérie, les premiers temps à Abu Dhabi . Ces souvenirs viennent, en italiques, s’insérer dans la narration et le conduire inexorablement à son enfer ultime. L’enfer : pour lui, l’incapacité à comprendre l’autre, qu’il s’agisse des autochtones, de sa femme, des autres expatriés ou des immigrés – et ce, malgré toute l’ouverture dont il fait preuve et les scrupules qui l’animent. L’épilogue le confirmera, le renvoyant à sa solitude. Mais c’est principalement autour des destinées entremêlées du narrateur et de Kaveesha que s’articule le roman. Venue travailler à Abu Dhabi sur la foi de promesses séduisantes, elle a dû laisser son fils au Sri Lanka pour aller s’occuper des enfants des autres. Elle y connaîtra une vie placée parfois sous le signe de la violence et toujours sous celui d’une séparation sans cesse recommencée.
Il y a du sermon dans Très brève théorie de l’enfer, récit marqué par la solennité lyrique et nourrie par la mystique des pages qui l’encadrent. Une imploration qui traduit la vision pessimiste de la condition humaine telle que la représente Jérôme Ferrari dans le roman. Les expatriations successives du narrateur auront été une fuite en avant vers un ailleurs illusoire puisqu’on n’échappe pas à soi-même C’est ce que traduisent les méandres de ses phrases tourmentées qui suivent la sinuosité de sa pensée. Elles disent la certitude qu’en acceptant de vivre dans le monde tel qu’il est, où les forts exploitent les faibles, où la mauvaise conscience tient lieu de bonne conscience, « nous lui donnons, à chaque battement de notre cœur las, notre assentiment ».
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Anne Randon
