« Mara », de Vincent Tassy : nourrir les abysses jusqu’au vertige

Auteur incontournable de la littérature de l’imaginaire, tendance « mauvais genres » (Fantasy, horreur, fantastique) Vincent Tassy fait une entrée remarquée en littérature générale avec un texte aussi intense qu’envoutant qui revisite la figure éternelle de la marâtre en explorant les zones troubles du pouvoir des mots et de la vengeance.

Vincent_Tassy
© Marie Štefková

« J’ai eu une marâtre. Elle s’appelait Mara. Elle m’a attiré tout de suite. J’étais enfant. J’ai posé mon oreille au creux de son nom, je n’ai rien pu faire, j’y ai entendu la mer et l’abîme, j’y suis allé. (…) Elle s’est installée dans une cavité de mon coeur, murène dans mes ténèbres, mes fonds marins, et dans les bruits qui les traversent j’entends toujours, sourd, l’écho de son chant de serpent ».

MaraLorsqu’Andrea rencontre Mara pour la première fois, il a onze ans et c’est la maman d’un de ses camarades de classe qui l’a invité à son anniversaire. Dès le départ, il sent que des forces s’exercent, que quelque chose a commencé. Puis Mara devient sa belle-mère et l’attraction qu’il avait ressenti pour elle se transforme en obsession, puis en haine.

« J’ai l’image de sa haine devant les yeux. Son regard. Regard de Mara, trou noir, crevasse de murène. Ça me guide. Ça invente une voix dans ma tête qui me dicte les mots, les phrases. Ça sort de moi comme une sécrétion. »

On croit bien connaître la figure de la marâtre, archétype qui incarne la jalousie, l’injustice et la rivalité au sein d’une famille recomposée. Evidemment, on pense à des contes comme Blanche-Neige ou Cendrillon. Mais au bout de quelques chapitres, toutes ces références s’effacent pour laisser la place à un récit qui surprend en permanence et se transforme comme s’il accompagnait la mue de ses deux personnages principaux.

Tout le récit est construit autour de ce duo mais avec l’unique point de vue d’Andrea. Son « je » prend toute la place, sans aucun hors-champ ou contre-champ qui présenterait une autre version, en l’occurence celle de Mara ou de ses enfants. Vincent Tassy plonge le lecteur dans la tête du jeune homme et décrit parfaitement son mal-être psychologique ainsi que l’emprise toxique qui l’étreint, jusqu’à l’obsession.

« Mes profondeurs sont en chantier. Je veux nourrir mes abysses. »

Vincent Tassy est un conteur de talent. Sa qualité d’écriture, entre lyrisme et raffinement dans le choix des mots, transforme cette histoire que l’on pensait classique en une partition étrange, un conte gothique qui fascine d’autant plus lorsque le surnaturel fait subtilement irruption et rend encore plus intense le portrait  de ce jeune homme en souffrance.

« On le sait bien que les mots peuvent tuer. Ils peuvent pulvériser tout, faire sortir une chose de l’oubli juste pour la ruiner encore, anéantir même des fantômes, oui, tuer ce qui est déjà mort. Je les aime pour ça. Pour ce qu’ils tuent comme ils caressent. Pour ce qu’ils s’enfoncent, sans paraître, dans les endroits où gît la douleur comme dans ceux qu’on croyait vides. Ils sont irréels et pourtant ils tuent.»

Quand on ne s’y attend pas, le récit bascule dans une direction imprévisible et explore encore plus intensément les abysses dont se nourrit Andrea dans sa quête de vengeance inextinguible, jusqu’à l’ivresse la plus violente voire la perdition émotionnelle. Le texte que son « je » nous livre prennent une dimension incantatoire qui dit à quel point l’écriture est puissante, à quel point les mots ont le pouvoir magique de créer du réel et de faire mal, très mal.

Une incontestable réussite, maitrisée et vénéneuse pour une expérience de lecture intense.

Marie-Laure Kirzy

Mara
Roman de Vincent Tassy
Editeur : Au diable Vauvert
368 pages – 22€
Date de parution : 5 mars 2026

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