Baden Baden – La nuit devant : comme un paysage sous la lune

Baden Baden revient explorer la noirceur, son crépuscule intérieur et les nuits dans un album sombre, passionnant, gageure pour un critique : raconter le ressenti diffus qui survient à chaque écoute, mais globalement inénarrable.

Baden Baden © Bastien Burger

J’ai eu la chance d’emmener Baden Baden au musée du quai Branly pour une session sous l’égide de TV5MONDE à l’occasion de la sortie de mille éclairs. Je cherchais un lieux froid mais pas lugubre pour écrin d’une musique à l’avenant. La minéralité des sculptures au musée des arts premiers me semblait adéquate. Mélanger l’austérité de la pierre, taillée pour évoquer quelques divinités vitales à une musique qui lui ressemble, quasi incantatoire. Ce jour là Eric Javelle, Julien Lardé et la bande, d’une gentillesse pétrie de timidité, nous ont interprété un “dis leur” triste mais loin d’être mortifère. J’évoque ce moment non pour me la raconter “ami du rock français” mais parce qu’il y rassemble en quelques phrases tous les mots clés pour décrire le groupe, à quiconque ne le connaîtrait pas encore : froideur non lugubre, musique d’apparence austère qui convoque des sensations très primaires, minéralité, taillage dans le bloc, sensations vitales, timidité, tristesse. Voilà pour la carte de visite.

Baden Baden - La Nuit DevantUne musique qui n’inspire pas immédiatement le sautillement et la gaudriole. Est-ce pour cette raison, presque bassement matérielle parce qu’elle a un impact sur les ventes, qu’un des groupes à mon sens essentiels de la nouvelle génération rock indé en France s’est fait lâcher par Naïve? Sans doute. Auditeur, tu commets un erreur si mon liminaire t’as rebuté. Fais-toi ton idée.

La nuit devant est une sorte d’étude artistique en onze titres autour de la nuit. Celle qu’on vit et qu’on ressent; celle des amis qui partent à la fin d’une soirée en ville et celle des doutes des insomnies des trentenaires quand ils se retrouvent au lit. Une nuit qui explore les contrées musicales déjà arpentées par le groupe, mais sans effet de redondance particulière. Le groupe « trace son sillon », comme c’est l’expression consacrée. Ici le sillon semble le reflet de la lune sur l’océan: trait blanc diffus et (é)mouvant devant lequel on sent poindre une larme.

Le chant est toujours en français, toujours mélancolique, toujours porté dans une douceur ouatée. Comme dans l’album précédent, je suis incapable de décrire précisément les narrations. Comme dans Mille éclairs, je perçois ici une phrase, là un mot, plus loin une intonation qui font sens. Ais-je déjà, par exemple, entendu des phrases dans une chanson parlant de la crainte de ne pas arriver à entrer en érection pendant un acte sexuel? Ou alors j’ai juste voulu comprendre ça comme ça, parce que j’ai associé des mots avec un esprit retors. Baden Baden, comme Radio Elvis dans la même génération, accordent beaucoup d’importance au signifié, très peu à la logique textuelle. Ou alors, c’est mon esprit qui vagabonde entre les lignes comme dans un rêve embrumé.

Plus encore que sur Mille éclairs, plus régulièrement et de manière plus présente, la musique cède une grande part à l’électronique d’un synthétiseur. Le mixage rend justice aux instruments. Les guitares s’imbriquent parfaitement dans un pas de deux avec les éléments synthétiques. Existe-t-il d’autres groupes en France capables de donner l’ampleur musicale qu’on connaît chez Mogwai ou Explosions in the sky? Le français comme une plainte, comme un élément mélodique nostalgique, comme un mantra, comme un instrument en fait (un violoncelle?) , c’est assez rare. Non en fait c’est inédit. La nuit devant explore toutes les facettes de moments lunaires, avec un style qui: synthé + guitares oblige, rappelle parfois la new wave, la batterie martiale en moins.

D’une classe incroyable cet album est pourtant difficilement racontable plus avant. Charge à l’auditeur de s’y laisser glisser avec ses craintes, ses doutes, ses névroses et sa mélancolie. Baden Baden s’occupe du voyage. Une réussite. Qui mérite bien mieux que le seul succès d’estime des critiques sur les blogs musicaux. A vos plateformes d’écoute.

Denis Verloes

Baden Baden – La nuit devant
Label : Starlite Rec.
Date de sortie: 4 octobre 2019

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