Les meilleures bandes dessinées de la décennie 2010-2019

A leur tour, nos chroniqueurs BD ont parcouru la décennie qui s’achève. Après passage au shaker, ils ont établi la liste des 15 meilleurs albums ou séries, dans l’ordre chronologique de parution.

Quai d’Orsay, de Christophe Blain et Abel Lanzac (Dargaud, 2010-2011)

Quai d'Orsay, de Christophe Blain et Abel Lanzac

Le discours de Dominique de Villepin devant l’O.N.U. destiné à bloquer l’entrée en Irak des Américains fut l’un des sommets de la diplomatie française, l’un des rares moments où l’on se sentit fiers de notre pays. Quai d’Orsay réussit l’exploit à la fois de démystifier l’événement (quel chaos, combien d’incohérences… pour en arriver là, presque par miracle…!!) et d’en retranscrire l’émouvante portée symbolique. Un livre à part, combinant justesse et dérision.

Habibi, de Craig Thompson (Casterman, 2011)

Habibi, de Craig Thompson

Avec Habibi, Craig Thompson a inventé la formule idéale du « roman graphique picaresque ». Ce conte épique et débridé procure chez le lecteur un véritable éblouissement graphique et métaphysique, avec à la clé moult questionnements philosophiques et religieux. C’est aussi un récit à la fois actuel et intemporel recélant un message humaniste de portée universelle, ainsi qu’un très bel hommage à la civilisation arabe.

Les Ignorants, de Etienne Davodeau (Futuropolis, 2011)

Les Ignorants, de Étienne Davodeau

Voici un livre dans lequel Étienne Davodeau raconte comment il a passé un peu plus d’un an en compagnie de son ami vigneron Richard Leroy, à travailler quotidiennement à ses côtés dans la vigne. En échange, Richard a accepté de se plonger dans les bandes dessinées que lui soumettait, Étienne, de l’accompagner dans des festivals ou de faire connaissance avec des dessinateurs amis de Davodeau. Au-delà du procédé, aussi original soit-il, c’est l’amitié qui lie ces deux hommes, c’est l’écoute que l’un porte à l’autre, c’est l’ouverture d’esprit et la curiosité dont chacun fait preuve qui séduit et touche vraiment dans ce livre. Deux regards croisés, le savoir-faire de deux amoureux des belles choses qui se mêlent ici sous le regard bienveillant du lecteur, heureux de partager ces beaux moments de vie comme seul Davodeau sait si bien les raconter.

Chroniques de Jérusalem, de Guy Delisle (Delcourt, 2011)

Chroniques de Jérusalem, de Guy Delisle

Après Shenzhen, Pyongyang et la Birmanie, ce nouveau et passionnant “carnet de voyages” nous conduit à Jérusalem. Dans ce livre, Guy Delisle nous fait revivre son quotidien dans la ville aux trois religions avec passion et un certain sens de l’ironie, nous racontant avec détail ses rencontres, son émerveillement face aux choses qu’il découvre chaque jour, devenant presque à la fin de son séjour, un guide touristique pour les amis et la famille qui viennent leur rendre visite, à lui et à son épouse. Comme Lewis Trondheim, Guy Delisle a ce talent incroyable pour faire de situations absurdes, et parfois tragiques, de vrais moments de drôlerie, jouant toujours sur le côté burlesque, ubuesque des événements.

Daytripper, au jour le jour, de Gabriel Bá et Fábio Moon (Urban Comics, 2012)

Daytripper, de Fábio Moon et Gabriel Bá

Un homme va vivre une expérience hors du commun : mourir à différents âges de sa vie. Fábio Moon et Gabriel Bá nous proposent une histoire généreuse, sensuelle et profonde comme le Brésil, accompagnée d’un trait voluptueux. Ce chef d’œuvre recèle beaucoup de richesses, mais quelques adjectifs suffiraient à le définir : humain, fraternel, sensible, vibrant, poétique, lumineux, poignant, tragique, merveilleux… Et une seule phrase pour le résumer : « Carpe Diem ». Comme si chaque jour était le dernier.

Le Loup des mers, de Riff Reb’s (Soleil, 2012)

Le Loup des mers, de Riff Reb’s

Un portrait spectaculaire, celui du capitaine Loup Larsen, un personnage fantasque et hors du commun auquel un jeune bourgeois va être confronté malgré lui durant la traversée houleuse de la baie de San Francisco, une expérience qui ne le laissera pas indemne. Le dessin nerveux et racé de Riff Reb’s retranscrit parfaitement la puissance démoniaque de Loup Larsen. Une œuvre magistrale et puissante de Jack London adaptée avec brio par l’auteur havrais, qui manie parfaitement l’ombre et la lumière…

Kililana Song, de Benjamin Flao (Futuropolis, 2012-2013)

Kililana Song, de Benjamin Flao

Dans une petite ville africaine, trois destins vont s’entrecroiser mystérieusement face à la menace de construction d’un vaste complexe pétrolier et immobilier sur le site de Kililana. Un gamin libre et courageux, un vieux chamane gardien d’un arbre sacré, et un loup de mer ancien mercenaire aux activités douteuses… Kililana Song est une merveilleuse chanson, un conte moderne du talentueux Benjamin Flao qui devrait imprimer pour longtemps votre âme par son intelligence et sa beauté poétique.

Mon ami Dahmer, de Derf Backderf (Çà et Là, 2013)

Mon ami Dahmer, de Derf Backderf

Derf Backderf revient sur quelques moments de sa scolarité vécue dans une banlieue américaine au début des 70’s, en compagnie de Jeffrey Dahmer, celui qui sera surnommé plus tard “le cannibale de Milwaukee”. En effet, Jeffrey Dahmer débarque dans la vie de Derf Backderf en 1972, au moment où celui-ci entre au collège. Mais Dahmer n’est pas vraiment un ami au sens propre du terme, mais plutôt un camarade d’école, et pour cause puisque Dahmer n’avait pas d’ami. Avec son dessin noir et blanc assez étrange, presque triste, évoquant le style de Crumb, Derf Backderf réussit là un récit brillant, sans concession ni compassion, aussi touchant que passionnant, un livre que l’on a envie de dévorer d’une traite malgré sa densité et sa richesse et qui laisse au final un sentiment amer, celui d’un formidable gâchis du à l’incompréhension des uns ou à la négligence des autres.

Les Voyages d’Ulysse, Emmanuel Lepage, René Follet et Sophie Michel (Daniel Maghen, 2016)

Les Voyages d’Ulysse, d'Emmanuel Lepage

Le culte du grand Homère, un petit cargo mixte, une capitaine énergique et indépendante, un jeune peintre talentueux et une mystérieuse quête pour réunir l’ensemble, et les lancer sur les eaux de la Méditerranée. Le dessin, à quatre mains, est somptueux, et le scénario d’une rare subtilité. Judicieusement intercalés, de longs extraits de L’Odyssée viennent raviver les mémoires défaillantes. Si beau…

Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B, de Jacques Tardi (Casterman, 2012-2018)

Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B, de Jacques Tardi

Jacques Tardi nous raconte la vie de son père René, pendant la guerre. D’abord quand celui-ci était enfermé au stalag IIB en Allemagne après avoir été capturé par l’armée allemande en mai 40 dans le département de la Somme. Il y est resté enfermé quatre ans et huit mois, vivant un véritable enfer au quotidien, tenaillé sans cesse par la faim et luttant pour sa survie dans des conditions inhumaines. Ensuite quand celui-ci, une fois démobilisé décide très vite de reprendre du service dans l’armée et se retrouve en poste au sein de troupes d’occupation françaises en l’Allemagne. Un ambitieux travail de mémoire réalisé par Tardi, bourré d’humour et d’anecdotes sur son enfance, mais aussi un vibrant hommage à son père. Son livre le plus personnel à ce jour.

L’Arabe du Futur, de Riad Sattouf (Allary Éditions, 2014-2018)

L'Arabe du futur, de Riad Sattouf

Riad Sattouf est probablement aujourd’hui l’artiste de BD le plus important en France. Il conjugue succès populaire et reconnaissance critique, mais surtout il publie les deux bandes dessinées qui parlent le mieux de notre monde. Car Le Journal d’Esther, chronique hilarante et bouleversante de la vie quotidienne de nos enfants à l’école pourrait également figurer dans ce Top 15, mais l’importance essentielle du “sujet religieux”, de la mixité culturelle, de ce que nous devons tous à nos parents et à nos cultures familiales, fait que l’on aura préféré ici cet Arabe du Futur aussi malaisant qu’attachant.

Moi ce que j’aime c’est les monstres, d’Emil Ferris, livre premier (Monsieur Toussaint Louverture, 2018)

Moi ce que j'aime, c'est les monstres (Livre premier), d'Emil Ferris

On a beaucoup de chance si, une fois par décennie, apparaît une œuvre d’art qui révolutionne totalement le domaine dans lequel elle s’inscrit… et qui en plus provoque une remise en question fondamentale, une éclosion de nouvelles interrogations et d’émotions, un émerveillement inédit. La possibilité d’un tel phénomène est d’ailleurs liée à la vitalité de la BD, qui stimule encore la créativité de nouveaux artistes à la recherche d’autres formes d’expression, d’autres manières de communiquer ce qui bouillonne en eux et que les formes “traditionnelles” ne suffisent pas à transmettre. On a beaucoup de chance d’être contemporain de Moi ce que j’aime, c’est les Monstres

Une vie comme un été, Barbara Yelin, de Thomas Von Steinaecker (Delcourt, 2018)

Une vie comme un été, de Barbara Yelin et Thomas Von Steinaecker

Barbara Yelin et Thomas Von Steinaecker décrivent, avec pudeur et grâce, l’indicible. Ils affrontent le tabou de la fin de vie, ces dernières semaines où le vieillard s’effondre, se recroqueville, s’immobilise et se perd dans son propre silence. L’Ehpad est une école de la solitude. Madame Wendt ne vit plus que de ses souvenirs. Il lui suffit d’un rien, une fragrance rare ou un bruit dans le couloir, pour redevenir la petite Gerda. La personne âgée ne retourne pas en enfance, mais revisite sa mémoire. Le trait de Yelin est faussement naïf. Il est précis et les expressions toujours justes. Gerda est pensive, admirative, amusée, amoureuse, trompée, triste et si seule… Toute de sobriété, la fin est bouleversante.

Phoolan Devi, de Claire Fauvel (Casterman, 2018)

Phoolan Devi, de Claire Fauvel

Il n’est pas bon de naître femme, misérable et mallah, basse caste indienne. Phoolan Devi (1963-2001) est unie à onze ans à un être immonde. Elle parvient à faire annuler le mariage, mais est désormais un paria, réduite à la prostitution ou au suicide. Phollan refuse, se relève, lutte et survit. Elle prend les armes, punit violeurs et tyrans. Elle tue, sa tête est mise à prix. Elle est capturée. Libérée après 11 ans de prison, elle est élue députée, puis assassinée. Claire Fauvel n’idéalise pas, ni ne juge, mais raconte. Une lecture éprouvante, mais indispensable.

Le voyage de Marcel Grob, de Sébastien Goethals et Philippe Collin (Futuropolis, 2018)

Le voyage de Marcel Grob, de Sébastien Goethals et Philippe Collin

Alsacien, Marcel Grob est un vieillard. Il a tout oublié… jusqu’à ce qu’un mystérieux juge le convoque et le confronte à son passé. Dans la douleur, la mémoire lui revient. Alsacien mobilisé dans la SS, Marcel rejoint l’Italie. Les déserteurs sont exécutés et leurs familles déportées. Sa compagnie massacre des centaines d’habitants, femmes, enfants et vieillards confondus. Les anciens observent les recrues, vont-elles tirer ? Marcel voulait vivre, il a tiré. Qu’auriez-vous fait à sa place ?

Les tops des rédacteurs :

Benoit Richard

1. Moi, René Tardi, prisonnier de guerre au Stalag II B – Jacques Tardi (Casterman)
2. Mon ami Dahmer – Derf Backderf (Çà et Là)
3. L’Arabe du futur – Riad Sattouf (Allary Editions)
4. Chroniques de Jérusalem – Guy Delisle (Delcourt)
5. Quai d’Orsay – Christophe Blain et Abel Lanzac (Dargaud)
6. Les Ignorants – Étienne Davodeau (Futuropolis)
7. Trashed – Derf Backderf (Çà et Là)
8. L’Été diabolik – Thierry Smolderen et Alexandre Clérisse (Dargaud)
9. Blast – Manu Larcenet (Dargaud)
10. La Revue dessinée – Revue trimestrielle d’actualité en bande dessinée (fondée en 2013)

Eric Debarnot

1. Moi ce que j’aime, c’est les monstres (Livre premier) – Emil Ferris (Monsieur Toussaint Louverture)
2. L’Arabe du futur – Riad Sattouf (Allary Editions)
3. Quai d’Orsay – Christophe Blain et Abel Lanzac (Dargaud)
4. L’Été diabolik – Alexandre Clérisse et Thierry Smolderen (Dargaud)
5. Moi, Assassin – Keko et Antonio Altarriba (Denoël Graphic)
6. Billy Bat – Naoki Urasawa et Takashi Nagasaki (Pika)
7. Pour en finir avec le cinéma – Blutch (Dargaud)
8. Ces jours qui disparaissent – Timothé Le Boucher (Glénat)
9. La Position du tireur couché – Jacques Tardi et Jean-Patrick Manchette (Futuropolis)
10. Les Intrus – Adrian Tomine (Cornélius)

Stéphane de Boysson

1. Une vie comme un été – Barbara Yelin et Thomas Von Steinaecker (Delcourt)
2. Phoolan Devi, reine des bandits – Claire Fauvel (Casterman)
3. Les Voyages d’Ulysse – Emmanuel Lepage (Daniel Maghen)
4. Le Voyage de Marcel Grob – Sébastien Goethals et Philippe Collin (Futuropolis)
5. Les Indes fourbes – Alain Ayroles et Juanjo Guarnido (Delcourt)
6. Les Montagnes hallucinées – de Gou Tanabe (Ki-oon)
7. Nunguesser – Fred Bernard et Aseyn (Casterman)
8. L’Homme qui tua Lucky Luke – Matthieu Bonhomme (Dargaud)
9. La Fantaisie des Dieux – Hippolyte et Patrick de Saint-Exupéry (Les Arènes)
10. Ô dingos, ô châteaux – Jacques Tardi et Jean-Patrick Manchette (Futuropolis)

Laurent Proudhon

1. Habibi – Craig Thompson (Casterman)
2. Daytripper – Fábio Moon et Gabriel Bá (Urban Comics)
3. Kililana Song – Benjamin Flao (Futuropolis)
4. Le Loup des mers – Riff Reb’s (Soleil)
5. Charly 9 – Richard Guérineau (Delcourt)
6. Le Rapport de Brodeck – Manu Larcenet (Dargaud)
7. Un Printemps à Tchernobyl – Emmanuel Lepage (Futuropolis)
8. Malaterre – Pierre-Henry Gomont (Dargaud)
9. Le Roi des scarabées – Anne-Caroline Pandolfo & Terkel Risbjerg (Sarbacane)
10. Ici – Richard McGuire (Gallimard)