A Winged Victory For The Sullen – The Undivided Five Ou une certaine idée du Néo-classique

La rencontre au sommet entre le pianiste Dustin O’Halloran (Devics) et  le guitariste Adam Wiltzie (Stars Of The Lid, The Dead Texan) entamée en 2011 par l’album inaugural et éponyme se poursuit sur The Undivided Five, ce splendide troisième album.

Crédit Photo : Nick Chloé

La rencontre au sommet entre le pianiste Dustin O’Halloran (Devics) et  le guitariste Adam Wiltzie (Stars Of The Lid, The Dead Texan) entamée en 2011 par l’album inaugural et éponyme  a dépassé toutes les espérances car s’il est un projet qui se pose là en union réussie, en alchimie parfaite, en rencontre idéale où deux individualités expriment le meilleur de leur expression créative ensemble, c’est bien ici avec A Winged Victory For The Sullen où l’on retrouve côte à côte les élégies pianistiques des Piano Solo aux nappes brumeuses de And Their Refinement of the Decline (2007).

Evoquant jusque dans leurs titres  le spectre de Claude Debussy et d’une musique faite bien plus d’impressions que d’expressions, The Undivided Five rappellera par bien des détails le sens d’une orchestration dans l’épure à la manière du Fordlandia (2008) de Johann Johannsson, une musique taiseuse mais absolument bouleversante.

Marqués par le deuil et les ténèbres, les neuf compositions qui constituent The Undivided Five s’extirpent des seules vagues vaporeuses drones pour distiller une incarnation ambivalente et fructueuse. Bien sûr, on croisera ici et là quelques citations aux œuvres progressives des deux auteurs. L’aspiration pour la lumière du pianiste et la tension vers la brume du guitariste et arrangeur.

Car justement la musique de A Winged Victory For The Sullen est un univers de tension et de paradoxes, de jeu de forces contraires. A la fois bien ancré dans le sol et tourné vers le ciel, se jouant des frontières entre l’infiniment petit et l’absolu infini, l’environnement est ici inconfortable, Il est malaisé de distinguer l’urgence de la quiétude dans ces atmosphères versatiles, sans doute faudra-t-il trouver une raison d’être à ce caractère ombrageux dans l’identité bicéphale du projet, les deux personnalités musicales ayant des empreintes fortes et des univers affirmés. On s’amusera à chercher les apports de l’un et de l’autre au sein de ces structures mais il sera bien difficile d’en scinder l’unité.

 

La musique doit humblement chercher à faire plaisir, l’extrême complication est le contraire de l’art.

Claude Debussy

Citant à l’envie dans leur musique Claude Debussy (Our Lord Debussy), A Winged Victory For The Sullen ne fait pas que se prêter au jeu un peu vain du name dropping. C’est quelque part se réclamer d’une filiation avec une école et un genre, l’école impressionniste et la musique classique. Cela peut sembler évident mais nombre d’artistes issus de cette scène néo-classique rejettent l’idée d’appartenir de prés ou de loin à ce courant de la musique dite sérieuse, par pudeur peut-être, par envie de ne pas se retrouver enfermés dans un genre aimé d’une élite un peu sectaire sans doute, par volonté de moderniser un genre par l’apport de sons électroniques et pop. Dustin O’Halloran et Adam Wiltzie ont choisi de ne pas choisir, que ce soient ensemble au sein de A Winged Victory For The Sullen ou chacun de leurs côtés dans leurs autres projets solo ou non. Comme Volker Bertelmann (Hauschka) ou David Wenngren (Library Tapes), il s’appuient sur une culture, sur les codes d’un genre. On pourrait citer cet usage sans second degré de termes propres à la musique classique, Minuet, Symphonie, Sonate comme autant d’indices. Bien sûr, on trouvera quelques filiations possibles, le pianiste et compositeur espagnol Federico Mompou (The Haunted Victorian Pencil), quelques clins d’œil à l’école anglaise d’Edward Elgar à Ralph Vaughan Williams, un soupçon de l’américain Edward McDowell, quelques propensions à une dramaturgie héritée d’un Gustav Mahler (Le superbe et glacial The Slow Descent Has Begun).

Le néo-classique, fort de son engouement actuel, s’affirme en soi comme un genre à part entière avec ses variétés de sous-genre mais si l’on devait distinguer deux courants essentiels, on pourrait faire une scission relativement pertinente entre une école qui puiserait plus dans la Pop et les musiques électroniques dont un des représentants pourrait être l’islandais Ólafur Arnalds qui en solo ou avec son projet Klasmos (avec Janus Rasmussen) malaxe une matière indécise entre tradition et modernité. Le second genre serait assurément ces artistes qui assume pleinement cette culture directement classique. Ne voyez pas dans cet état des choses une nouvelle querelle entre anciens et modernes car les deux courants se rejoignent dans une envie à construire un nouveau vocabulaire.

A Winged Victory For The Sullen n’hésite pas à construire ses lignes mélodiques en empruntant aux règles de la musique classique comme leur aîné Brian Eno en d’autres temps (Aqualung Motherfucker).  La présence de Feu Johann Johannsson se fait souvent ressentir par cette même simplicité en trompe l’œil, cette absence d’afféterie, ces accents à la Dmitri Chostakovitch, au Arnold Schönberg du Verklärte Nacht (1899) (A Minor Fifth Is Made Of Phantoms). Parfois on voit resurgir le vieux spectre du duo formé par Brian MacBride et Adam Wiltzie (Stars Of The Lid), le temps se fige alors et l’on rentre dans un instant suspendu, une forme d’apesanteur tranquille. C’est fou comme certaines musiques ont une puissance de transcendance et d’élévation, comme elles ont une capacité à traduire nos plus infimes pensées et à devenir des interprètes de nos âmes (Adios Florida). A quand le retour des auteurs des soundscapes de The Tired Sounds Of (2001) ? On est en droit de réclamer la réactivation de ce projet fabuleux dont le manque est toutefois largement compensé par la beauté qui irradie des pièces musicales de A Winged Victory For The Sullen.

The Undivided Five est un disque un peu bipolaire. Tout d’abord inquiétant dans une première moitié, il divague dans une seconde partie vers des territoires plus paisibles (The Rythm Of The Dividing Pair) qui ne sont pas se rappeler le Tim Hecker le plus sage (celui de l’Ep Dropped Piano (2011)) avant une chute finale un brin ironique (Keep It Dark Deutschland) porté par le seul piano de Dustin O’Halloran.

Un magnifique disque fortement incarné par deux personnalités qui se complètent au mieux, Dustin O’Halloran et Adam Wiltzie) pour l’entité A Winged Victory For The Sullen.

Greg Bod

A Winged Victory For The Sullen – The Undivided Five
Sortie le 01/11/2019
Label : Ninja Tune

 

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