Joe Chester – Jupiter’s Wife : Folk music et paysages bucoliques

L’irlandais Joe Chester reste trop méconnu en dehors de son pays natal. Jupiter’s Wife, son nouvel album changera peut-être la donne avec une Pop qui fait le grand écart entre un folk celtique et la grâce d’un Paul Buchanan.

Crédit photo : Julie Bienvenu

Bien sûr, on est bien conscients de tout ce que la cause Pop doit au Royaume-Uni, cette île qui a constitué les codes et les clés de notre folklore moderne. Jamais la France ne sera réellement une terre Pop, la faute sans doute à sa langue riche et trop tonique qui se prête plus à une déclamation alors que la langue anglaise toute en rythmes et virages rocailleux sait se faire l’interprète des humbles et des modestes, des mineurs de fond et des ouvriers, des soldats sans cause et sans idéologie.

Alors pourquoi quand on évoque la musique Pop, oublie-t-on toujours l’Irlande au profit de la seule Angleterre ? Car sa musique n’est pas une cousine germaine de celle de Londres, c’est une proposition absolument différente. Un quelque chose qui assume son côté racine, son côté rural pour ne pas dire terroir. Un héritage que l’on vient prolonger des confins du Northumbrian Folk aux chansons folkloriques revisitées par Ralph Vaughan Williams, des Waterboys de Mike Scott au World Party de Karl Wallinger, de Van Morrison à de nouvelles portes pour de nouvelles clés, cette école-là refuse le statu-quo et s’appuie aussi bien sur un passé pour mieux le tourner vers un futur.

Jupiter’s Wife, ce nouveau disque de l’irlandais Joe Chester est dans ce cas de figure-là. Soit un album absolument  confortable dans lequel on se love immédiatement avec plaisir. On y entend et on y perçoit des territoires connus, une familiarité évidente s’instaure entre nous et ces mélodies, cette voix éminemment expressive. On retrouve dans les disques de Joe Chester (moitié de Hedge Schools) de cette humanité chaleureuse et authentique, cette sincérité sans fioriture que l’on entend dans l’accent irlandais.

“I see my happiness in your eyes” (Joe Chester – extrait de Novena)

Ceux qui ne se sont jamais remis de This Is The Sea (1985) des aînés The Waterboys, ceux qui ne se sont jamais remis des premiers disques de Van the Man, il est fort à parier que Jupiter’s Wife vienne nourrir toutes vos espérances. Jupiter’s Wife fleurt bon la lande, les falaises, ces territoires qui n’appartiennent qu’aux oiseaux de mer, ces grands espaces battus par le vent, la misère à l’os et l’âme dans les yeux.  Un lyrisme s’affirme ici avec une belle force et une grande modestie, on devine au-loin les lumières d’un phare solitaire entre enfer et mer, les îles s’endorment dans la brume. Faisant le grand écart entre le répertoire ancien et la modernité, Joe Chester se rapproche dans son approche de l’injustement oublié Navigating By The Stars (2003) de Justin Sullivan (New Model Army).

Mais toute le talent de Joe Chester réside dans cette capacité qu’a le musicien à rendre apatrides ses chansons, apatrides car absolument universelles. on n’est guère surpris de cela, il suffit de se rappeler son projet Hedge Schools avec Patrick M Barrett dans lequel les deux excellent à dérouter des mélodies qui piochent autant dans le folklore que dans des dérives autrement plus Pop. Jupiter’s Wife raconte ce qui appartient à tout insulaire, ce qui fait l’adn de ce type singulier d’individus. Cet horizon à perte de vue et comme contenu dans des frontières floues, ce voyage toujours silencieux que l’on fait en bateau comme si de quitter le continent pour une terre orpheline, c’était comme de rentrer dans un état intermédiaire. Un paysage qui connaît les quatre saisons chaque jour comme une vie en accéléré, comme une vie consumée.

On insistera sur le travail somptueux sur les voix, sur les juxtapositions savantes de décors et d’arrières-fonds, sur un chant tour à tour puissant puis fragile ou encore au bord du soupir.

Musicalement, l’orientation est à une ligne claire, à un regard qui s’égare dans un sourire, à une concentration dans le jeu, à une note épinglée à la guitare. On pensera parfois au chef d’oeuvre de James Yorkston, l’intact et sublime Moving Up Country (2002). Jupiter’s Wife est du même niveau, privilégiant peut-être encore plus son rapport intime avec son auditeur. On ne pourra que vous conseiller l’écoute de Hearts off the Latch du projet annexe The Arrivalists sur la page Bandcamp des Hedge Schools en possible complément à ce disque. La voix de Joe Chester se fait chaleureuse, nonchalante, parfois éruptive, souvent suggestive. D’une expressivité qui ne s’impose jamais, elle dit sans affirmer, il lui suffit quelques inflexions, quelques nuances pour esquisser une interprétation fine et allusive.

 

On imagine aisément quel individu se cache derrière cette musique, un monsieur à la fois en-dehors et en-dedans du monde, à l’aguet de ce qui l’entoure comme pour mieux nourrir ses notes de musique et ses paroles, un contemplatif de l’action, une action résolue de la contemplation. Un être de paradoxes peut-être aussi, une envie de ne pas oublier le passé mais aussi de se confondre dans son présent. La musique de Joe Chester lui ressemble, elle est précieuse car elle est indécise et volontaire, fermement ancrée dans l’humus et le regard éparpillé dans le firmament. Elle est constamment touchée par la grâce. La part belle est donnée aux arrangements superbes comme empruntés au répertoire de la musique classique, on mettra en avant en particulier l’irradiant de beauté Hilton And Michael, son violon acrobatique à l’unisson de la voix toute en urgence de Joe Chester. On entend ici l’expression pure d’une foi, d’une croyance en l’autre et presqu’indirectement en soi.

Où que j’aille, je suis un morceau du paysage de mon pays

Fatos Arapi

On croisera sur ce disque un chenal de terre et d’écumes, des sirènes assoupies, des landes désertes de toute présence humaine. Ces paysages qui continuent de survivre alors que nous ne les traversons pas. Car Joe Chester est avant tout un aquarelliste, un peintre de marines comme de natures mortes ou de visages égarés dans le vide.

Car Jupiter’s Wife est un objet de vie et de vues, car il nous ressemble, car on y reviendra encore et toujours comme on revient toujours à ces petits sentiers qui surplombent la surface tremblante de l’océan, ces chemins qui mènent à la naissance d’une montagne, car cette musique nous élève loin, très haut de notre petitesse.

Greg Bod

Joe Chester – Jupiter’s Wife
Label : Bohemia Records
Date de sortie l 01 mai 2020